Objet d’étude N° 2: L’autobiographie

Problématique : Enjeux et limites de l’écriture autobiographique

I) Groupement de textes

a. Lectures analytiques textes littéraires

· Texte n° 1 : MONTAIGNE, Essais, 1580, " Au lecteur ".
· Texte n° 2 : Jean-Jacques ROUSSEAU, Jean-Jacques Rousseau,
Rêveries du promeneur solitaire, Quatrième promenade (extraits)
· Texte n°3 : DIDEROT : Critique de son portrait par Van Loo
· Texte n° 4 : CHATEAUBRIAND, Mémoires de ma vie, Livre I, in Mémoires d'Outre Tombe, tome 1 1809, de " Je me suis souvent dit : " Je n'écrirai pas les mémoires de ma vie " à " […] et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles. "

b. Lecture de l’image : Norman Rockwell, Triple autoportrait (1960)

c. Textes théoriques :
· Regarder un autoportrait par Philippe Lejeune publié dans Moi aussi (Seuil, 1986, p. 73-86)
· Extraits du « Pacte autobiographique » de Philippe Lejeune

II) Lecture intégrale :
J.J.Rousseau, Les Confessions, Livres 1 à 4

Voir le détail de la séquence de lecture et lire le livret du Devin du village, que nous étudierons en transition avec l'objet d'étude "Théâtre et représentation"

Pour ceux qui ont quelques difficultés à lire ... Le texte peut être téléchargé en MP3 -----> Cliquez

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III) Lectures cursives
Lire au moins un des titres de la liste ci-dessous :
· Albert Camus, Le premier homme
· Gustave Flaubert, Mémoires d’un fou
· J.P.Sartre, les Mots
· M. Leiris, L’âge d’homme
· Charles Juliet, Lambeaux
· N. Sarraute, Enfance
· M. Duras, Un barrage contre le Pacifique, L’Amant
· G. Perec, W ou le souvenir d’enfance
· A. Ernaux, La Place
· A. Nothomb, Métaphysique des tubes
· P. Modiano, Place de l’étoile
· Jean Pérol, Un été mémorable

Les textes du groupement :
Montaigne
« Car c'est moi que je peins... »
[Essais, « Au lecteur »]
C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc : de Montaigne, ce premier de mars mille cinq cent quatre-vingt.

Textes complémentaires
[Essais, Livre II, chapitre XVIII, « Du démentir », extrait]
Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m'a fallu si souvent dresser et composer pour m'extraire, que le patron s'en est fermi et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n'étaient les miennes premières. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait, livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie ; non d'une occupation et fin tierce et étrangère comme tous autres livres.
Ai-je perdu mon temps de m'être rendu compte de moi si continuellement, si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement et par langue quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ni ne se pénètrent, comme celui qui en fait son étude, son ouvrage et son métier, qui s'engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force.
Les plus délicieux plaisirs, si se digèrent-ils au dedans, fuient à laisser trace de soi, et fuient la vue non seulement du peuple, mais d'un autre.
Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ! et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nature nous a étrennés d'une large faculté à nous entretenir à part, et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de ranger ma fantaisie à rêver même par quelque ordre et projet, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n'est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elle. J'écoute à mes rêveries parce que j'ai à les enrôler. Quant de fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m'en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction ! Et si, ces verges poétiques :
Zon dessus l'oeil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin !
s'impriment encore mieux en papier qu'en la chair vive. Quoi, si je prête un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je guette si je pourrai friponner quelque chose de quoi émailler ou étayer le mien ?
Je n'ai aucunement étudié pour faire un livre ; mais j'ai aucunement étudié pour ce que je l'avais fait, si c'est aucunement étudier que effleurer et pincer par la tête ou par les pieds tantôt un auteur, tantôt un autre ; nullement pour former mes opinions ; oui pour les assister piéç'a formées, seconder et servir.

[Essais, Livre III, chapitre II, « Du repentir »,début]

Les autres forment l’homme ; je le récite et en représente un particulier bien mal formé, et lequel, si j’avais à façonner de nouveau, je ferais vraiment bien autre qu’il n’est. Méshui, c’est fait. Or les traits de ma peinture ne fourvoient point, quoiqu’ils se changent et diversifient. Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas l’être. Je peins le passage : non un passage d’âge en autre, ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute. Il faut accommoder mon histoire à l’heure. Je pourrai tantôt changer, non de fortune seulement, mais aussi d’intention. C’est un contrôle de divers et muables accidents et d’imaginations irrésolues et, quand il y échoit, contraires ; soit que je sois autre moi-même, soit que je saisisse les sujets par autres circonstances et considérations. Tant y a que je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité, comme disait Demade, je ne la contredis point. Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ; elle est toujours en apprentissage et en épreuve.
Je propose une vie basse et sans lustre, c’est tout un. On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition.
Les auteurs se communiquent au peuple par quelque marque particulière et étrangère ; moi, le premier, par mon être universel, comme Michel de Montaigne, non comme grammairien, ou poète, ou jurisconsulte. Si le monde se plaint de quoi je parle trop de moi, je me plains de quoi il ne pense seulement pas à soi.
Mais est-ce raison que, si particulier en usage, je prétende me rendre public en connaissance ? Est-il aussi raison que je produise au monde, où la façon et l’art ont tant de crédit et de commandement, des effets de nature crus et simples, et d’une nature encore bien faiblette ? Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bâtir des livres sans science et sans art ? Les fantaisies de la musique sont conduites par art, les miennes par sort. Au moins j’ai ceci selon la discipline, que jamais homme ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que je fais celui que j’ai entrepris, et qu’en celui-là je suis le plus savant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne pénétra en sa matière plus avant, ni en éplucha plus particulièrement les membres et suites ; et n’arriva plus exactement et pleinement à la fin qu’il s’était proposée à sa besogne. Pour la parfaire, je n’ai besoin d’y apporter que la fidélité ; celle-là y est, la plus sincère et pure qui se trouve. Je dis vrai, non pas tout mon saoul, mais autant que je l’ose dire ; et l’ose un peu plus en vieillissant, car il semble que la coutume concède à cet âge plus de liberté à bavasser et d’indiscrétion à parler de soi. Il ne peut advenir ici ce que je vois advenir souvent, que l’artisan et sa besogne se contrarient : un homme de si honnête conversation a-t-il fait un si sot écrit ? ou, des écrits si savants sont-ils partis d’un homme de si faible conversation, qui a un entretien commun et ses écrits rares, c’est-à-dire que sa capacité est en lieu d’où il l’emprunte, et non en lui ? Un personnage savant n’est pas savant partout ; mais le suffisant est partout suffisant, et à ignorer même.
Ici, nous allons conformément et tout d’un train, mon livre et moi. Ailleurs, on peut recommander et accuser l’ouvrage à part de l’ouvrier ; ici, non : qui touche l’un, touche l’autre. Celui qui en jugera sans le connaître, se fera plus de tort qu’à moi ; celui qui l’aura connu, m’a du tout satisfait. Heureux outre mon mérite, si j’ai seulement cette part à l’approbation publique, que je fasse sentir aux gens d’entendement que j’étais capable de faire mon profit de la science, si j’en eusse eu, et que je méritais que la mémoire me secourût mieux.


Rousseau

Intùs, et in Cute
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là.
Rousseau, Confessions , Préambule du texte définitif,1769

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Jean-Jacques Rousseau,
Rêveries du promeneur solitaire, Quatrième promenade (extraits)


Dans la Quatrième promenade, Rousseau s’examine sur le chapitre du mensonge ; il entame cet examen en se tenant « bien confirmé dans l’opinion déjà prise que le connais-toi toi-même du Temple de Delphes n’était pas une maxime si facile à suivre [qu’il l’avait] cru dans [ses] Confessions ». Vers la fin de la promenade il est amené à évoquer, justement, la rédaction des Confessions :


Je n’ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge qu’en écrivant mes confessions, car c’est là que les tentations auraient été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m’eût porté de ce côté. Mais, loin d’avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma charge, par un tour d’esprit que j’ai peine à m’expliquer et qui vient peut être d’éloignement pour toute imitation, je me sentais plutôt porté à mentir dans le sens contraire en m’accusant avec trop de sévérité qu’en m’excusant avec trop d’indulgence, et ma conscience m’assure qu’un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis jugé moi-même. Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation d’âme, j’ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la franchise aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit jamais aucun autre homme ; sentant que le bien surpassait le mal, j’avais mon intérêt à tout dire, et j’ai tout dit.
Je n’ai jamais dit moins, j‘ai dit plus quelquefois non dans les faits, mais dans les circonstances, et cette espèce de mensonge fut plutôt l’effet du délire de l’imagination qu’un acte de la volonté. J’ai tort même de l’appeler mensonge, car aucune de ces additions n’en fut un. J’écrivais mes Confessions déjà vieux, et dégoûté des vains plaisirs de la vie que j’avais tous effleurés et dont mon cœur avait bien senti le vide. Je les écrivais de mémoire ; cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits et j’en remplissais les lacunes par des détails que j’imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais contraires. J’aimais à m’étendre sur les moments heureux de ma vie, et je les embellissais quelquefois des ornements que de tendres regrets venaient me fournir. Je disais les choses que j’avais oubliées comme il me semblait qu’elles avaient dû être, comme elles avaient été peut être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelais qu’elles avaient été. Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers, mais jamais je n’ai mis le mensonge à la place pour pallier mes vices ou pour m’arroger des vertus.
Que si quelquefois sans y songer par un mouvement involontaire j’ai caché le côté difforme en me peignant de profil, ces réticences ont été bien compensées par d’autres réticences plus bizarres qui m’ont souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une singularité de mon naturel qu’il est fort pardonnable aux hommes de ne pas croire, mais qui toute incroyable qu’elle est n’en est pas moins réelle, j’ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j’ai rarement dit le bien dans tout ce qu’il eut d’aimable, et souvent je l’ai tu tout à fait parce qu’il m’honorait trop, et qu’en faisant mes confessions j’aurais l’air d’avoir fait mon éloge. J’ai décrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualités dont mon cœur était doué et même en supprimant les faits qui les mettaient trop en évidence. Je m’en rappelle ici deux de ma première enfance, qui tous deux sont bien venus à mon souvenir en écrivant, mais que j’ai rejetés l’un et l’autre par l’unique raison dont je viens de parler.


Chateaubriand


Je me suis souvent dit : « Je n'écrirai point les mémoires de ma vie ; je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles ». Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.

D'abord, je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui concernera ma vie privée ; j'écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux ; je n'ai jamais atteint le bonheur que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de m'on âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais ; personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur. La plupart des sentiments y sont restés ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet. De la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus ; en rappelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pénibles ; et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire des hommes, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.

Je considère ensuite que ma vie appartenant au public par un côté, je n'aurais pas échappé à tous ces faiseurs de mémoires, à tous ces biographes marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires ; j'ai attaqué toutes les erreurs de mon temps ; j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts, je dois donc bien avoir réuni contre moi la double phalange des ennemis littéraires et politiques ; ils ne manqueront de me peindre à leur manière. Et ne l'ont-ils pas déjà fait ? Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. Mais avec cette idée je vais me montrer meilleur que je ne suis ? J'en serai peut-être tenté : à présent je ne le crois pas ; je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.
Chateaubriand, Mémoires d’Outre Tombe, 1809

Stendhal
Ai-je tiré tout le parti possible pour mon bonheur des positions où le hasard m'a placé pendant les 9 ans que je viens de passer à Paris ? Quel homme suis-je ? Ai-je bon sens, ai-je du bon sens avec profondeur ?
Ai-je un esprit remarquable ? En vérité, je n'en sais rien. Emu par ce qui m'arrive au jour le jour, je pense rarement à ces questions fondamentales, et alors mes jugements varient comme mon humeur. Mes jugements ne sont que des aperçus.
Voyons si en faisant mon examen de conscience la plume à la main, j'arriverai à quelque chose de positif et qui reste longtemps vrai pour moi. Que penserai-je de ce que je me sens disposé à écrire en le relisant vers 1835, si je vis ? Sera-ce comme pour mes ouvrages imprimés ? J'ai un profond sentiment de tristesse quand, faute d'autres livres, je les relis.
Je sens, depuis un mois que j'y pense, une répugnance réelle à écrire uniquement pour parler de moi, du nombre de mes chemises, de mes accidents d'amour-propre. [...]
Le génie poétique est mort, mais le génie du soupçon est venu au monde. Je suis profondément convaincu que le seul antidote qui puisse faire oublier au lecteur les éternels Je que l'auteur va écrire, c'est une parfaite sincérité. Aurai-je le courage de raconter les choses humiliantes sans les sauver des préfaces infinies ? Je l'espère.

Stendhal, Souvenirs d'égotisme 1832

Malraux


Réfléchir sur la vie — sur la vie en face de la mort — sans doute n'est-ce guère qu'approfondir son interrogation. Je ne parle pas du fait d'être tué, qui ne pose guère de question à quiconque a la chance banale d’être courageux, mais de la mort qui affleure dans tout ce qui est plus fort que l'homme, dans le vieillissement et même la métamorphose de la terre (la terre suggère la mort par sa torpeur millénaire comme par sa métamorphose, même si sa métamorphose est l'œuvre de l'homme) et surtout l'irrémédiable, le : tu ne sauras jamais ce que tout cela voulait dire. En face de cette question, que m'importe ce qui n'importe qu'à moi ? Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne. J'ai peu et mal appris à me créer moi-même, si se créer, c’est s'accommoder de cette auberge sans routes qui s'appelle la vie. J'ai su quelquefois agir, mais l'intérêt de l'action, sauf lorsqu'elle s'élève à l'histoire, est dans ce qu'on fait et non dans ce qu'on dit. Je ne m'intéresse guère. L'amitié, qui a joué un grand rôle dans ma vie, ne s'est pas accommodée de la curiosité. […]
Pourquoi me souvenir ?
Parce que, ayant vécu dans le domaine incertain de l'esprit et de la fiction qui est celui des artistes, puis dans celui du combat et dans celui de l'histoire, ayant connu à vingt ans une Asie dont l'agonie mettait encore en lumière ce que signifiait l'Occident, j'ai rencontré maintes fois, tantôt humbles et tantôt éclatants, ces moments où l'énigme fondamentale de la vie apparaît à chacun de nous comme elle apparaît à presque toutes les femmes devant un visage d'enfant, à presque tous les hommes devant un visage de mort. Dans toutes les formes de ce qui nous entraîne, dans tout ce que j'ai vu lutter contre l'humiliation, et même en toi, douceur dont on se demande ce que tu fais sur la terre, la vie semblable aux dieux des religions disparues m'apparaît parfois comme le livret d'une musique inconnue.
André Malraux, Antimémoires, 1967


Lejeune
Philippe Lejeune - L'autobiographie en France (Armand Colin - Collection U2 - 1971)

"S'interroger sur le sens, les moyens, la portée de son geste, tel est le premier acte de l'autobiographe: souvent le texte commence, non point par l'acte de naissance de l'auteur (je suis né le....) mais par une sorte d'acte de naissance du discours, "le pacte autobiographique".
En cela, l'autobiographe n'invente pas: les mémoires commencent rituellement par un pacte de ce genre: exposé d'intention, circonstances où l'on écrit, réfutation d'objections ou de critiques. Mais le rite de présentation a une fonction beaucoup plus importante pour l'autobiographe, puisque la vérité qu'il entreprend de dévoiler lui est personnelle, qu'elle est lui. Ecrire un pacte autobiographique (quel qu'en soit le contenu), c'est d'abord poser sa voix, choisir le ton, le registre dans lequel on va parler, définir son lecteur, les relations qu'on entend avoir avec lui: c'est comme la clef, les dièses ou les bémols en tête de la portée : tout le reste du discours en dépend. C'est choisir son rôle.
[On peut] voir les différents rôles possibles dans cette comédie de la prise de parole, de l'arrogance à la timidité (souvent mélangées), de la voix de théâtre à la voix de salon, du didactisme à la confidence, mais aussi de la subtilité à la platitude. De toute façon, parler de soi ne va pas de soi... Depuis deux siècles qu'on écrit et qu'on lit des autobiographies, il ne semble pas qu'on se soit habitué à la situation. On a beau avoir lu des dizaines de pactes autobiographiques, il faut tout repenser quand il s'agit d'écrire le sien. L'autobiographie s'interroge donc fatalement sur elle-même; elle invente sa problématique et la propose au lecteur."
Cette conduite affichée, cette interrogation sur ce qu'on fait, ne cessent pas une fois le pacte autobiographique terminé: tout au long de l'œuvre, la présence explicite (parfois même indiscrète) du narrateur demeure. C'est là ce qui distingue le récit autobiographique des autres formes du récit à la première personne: une relation constante y est établie entre le passé et le présent, et l'écriture y est mise en scène.

Article de Philippe Lejeune
Rousseau et la révolution de l'autobiographie

Introduction aux préambules des Confessions
Le texte qu'on va lire a été écrit pour servir d'avant-propos à une traduction en espagnol par Amparo Hurtado du préambule du manuscrit de Neuchâtel, publiée en 2003 dans le n° 1 de Memoria. Revista de Estudios Biográficos (édité par Anna Caballé à Barcelone). Il a été repris ensuite en français dans Signes de vie (Seuil, 2005, p. 209-214).
On peut lire sur ce site le texte intégral des deux préambules : celui du manuscrit de Neuchâtel , celui du texte définitif .

Jean-Jacques Rousseau a écrit successivement deux préambules à ses Confessions.
Celui que nous lisons en tête du livre, bref, tranchant de ton, a été composé en fin de rédaction, vers 1769. Il annonce un acte unique dans l’histoire de l’humanité (« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur ») : le dévoilement total de la vie d’un homme qui, paradoxe apparent, se déclare différent de tous les autres, et même unique, au moment même où il se donne pour représentatif. Il lance ensuite une sorte de double défi à Dieu et aux hommes. À Dieu, puisqu’il subvertit la scénographie habituelle du Jugement dernier, en se plaçant lui-même au milieu du tableau, à la place du Juge suprême, qu’il réduit au rôle de témoin, en même temps qu’il change la hiérarchie des valeurs : Dieu n’est plus un juge qui va décider si l’homme Rousseau a été bon ou mauvais, mais un témoin qui va garantir que l’autobiographe a été vrai. La sincérité semble l’emporter sur la vertu. Ce qui implique, d’ailleurs, qu’un homme puisse se connaître aussi bien que Dieu le fait, et que rien de lui ne reste à lui-même obscur. Quant au défi lancé au lecteur, il est terrible : on lui interdit de porter le moindre jugement moral sur Rousseau, tant qu’il ne s’est pas comme lui mis à nu. Cette injonction, qui n’est pas sans rapport avec la règle psychanalytique, remplit de terreur la plupart des lecteurs, même aujourd’hui. Rousseau continue à faire peur, alors que tant d’autobiographes apparemment audacieux ou affranchis, mais qui ne demandent à leurs lecteurs aucune réciprocité, nous laissent impavides.
Ce préambule terrible a été divulgué avant l’œuvre elle-même. Rousseau est mort le 2 juillet 1778 à Montmorency. Dès la fin juillet 1778, à la suite d’indiscrétions, le préambule était publié dans la presse de l’époque et commenté dans toute l’Europe. Pendant trois ans et demi, jusqu’au printemps 1782, on n’a connu que cette promesse, cette menace de vérité, et non le récit véridique lui-même. C’est seulement à la publication des six premiers livres des Confessions, en 1782, qu’on a pu enfin évaluer, comparer, gloser – et se rassurer, si l’on pouvait.
Ce que les lecteurs ne savaient pas, c’est que ce préambule violent et bref était la condensation d’une longue ébauche composée par Rousseau au moment où il commençait l’œuvre, à partir de 1764. Nous connaissons aujourd’hui ce premier texte parce que Rousseau l’avait placé en tête d’un manuscrit partiel, des Livres I à IV des Confessions, confié à son ami Du Peyrou en 1767. À ce moment-là les Confessions étaient loin d’être achevées, Rousseau était encore dans l’élan et la solitude de la création, et dans une relative sérénité, alors que le préambule du texte définitif date d’un moment où il était plus… troublé, et surtout avait le projet de communiquer, au moins partiellement, son texte à un public choisi, de son vivant même – ce qu’il fit à Paris lors de quelques lectures confidentielles dans des salons en 1770-1771. À l’inverse du préambule définitif, divulgué quatre ans avant l’œuvre, l’ébauche ne fut vraiment publiée que 126 ans plus tard, en 1908, dans le tome IV des Annales de la Société Jean-Jacques Rousseau. Et le sort de ce texte fut modeste : sa longueur, son ton modéré, son caractère d’ébauche surtout l’écartèrent de la plupart des éditions, celles qui le retenaient le plaçant, très légitimement, en annexe, avec les variantes. Son manuscrit a été reproduit en fac-similé en 1973 par Pierre-Paul Clément avec le reste du Manuscrit de Neuchâtel auquel il sert d’introduction (Lausanne, Bibliothèque Romande).
Et pourtant ce texte, que vous allez lire, est génial. Il l’est autant que le préambule du texte définitif, mais pour d’autres raisons. Première différence : Dieu en est absent, et l’affaire se passe directement entre hommes. Certes, Rousseau y fait référence au rituel catholique de la confession, mais il n’utilise pas la mise en scène du Jugement dernier, et n’a pas l’idée de faire comparaître Dieu à la barre des témoins. Seconde différence : Rousseau n’affirme plus, il démontre. Loin d’écraser son lecteur sous des assertions péremptoires, il prend le temps d’argumenter pour essayer de le convaincre. Le convaincre de quoi ? De la légitimité de son acte, mais aussi de son caractère fécond et révolutionnaire. Sans équivalent dans le passé, l’acte de Rousseau a ici un avenir : ce texte prépare, avec une intelligence prophétique, une triple révolution. Pourquoi juger Rousseau, aujourd’hui encore, « prophétique » ? Parce que les révolutions qu’il annonce ne sont qu’en partie accomplies : il reste d’actualité. Tout se passe comme si le dix-neuvième siècle avait refusé, sur ce plan comme sur bien d’autres, le message de Rousseau : ce n’est pas un simple hasard si ce texte n’a paru qu’au début du XXe siècle. Peut-être est-ce d’ailleurs seulement depuis les dernières décennies, qui ont vu l’autobiographie passer, grâce à Leiris et à Perec en particulier, de l’arrière-garde à l’avant-garde, qu’il nous est devenu vraiment compréhensible.
Les trois révolutions programmées sont : psychologique, politique et littéraire.
Dès le début, au lieu d’invoquer Dieu pour cautionner, dans l’absolu, sa sincérité, Rousseau pose le problème de la connaissance relative que chacun a de soi-même et des autres, et du rapport entre les deux. Comment connaître sans comparer ? Mais comment comparer quand l’opacité des rapports humains empêche de connaître ? Peut-être, en y réfléchissant, trouverez-vous des failles à son raisonnement, reste que Rousseau a l’idée d’une violence nécessaire pour briser ce cercle vicieux : que quelqu’un ait le courage de commencer, et dise tout de soi aux autres – et « tout », ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité : il faut entrer dans les territoires dont on ne parle pas. Car briser l’opacité des consciences les unes par rapport aux autres ne saurait aller sans affronter aussi quelque peu l’opacité où chacun est par rapport à soi-même : c’est ce qui arrive à Rousseau dans les Confessions, où croyant exposer généreusement aux autres ce qu’il connaît de lui-même, il finit par se découvrir bizarre et incompréhensible. Descente en soi qui est aussi une remontée dans le temps, puisque Rousseau propose, autre révolution, un modèle historique d’explication de la personnalité, l’« enchaînement d’affections secrètes ». Grande aventure fondatrice – peut-être comme l’autoanalyse de Freud – dans laquelle il explore comment l’autobiographie (qui ne porte pas encore ce nom) peut contribuer à la psychologie (même remarque) ou même anticiper sur une de ses branches à venir, la psychanalyse. Il a fallu attendre l’essai magistral de Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle (1957), pour que cette dimension révolutionnaire soit enfin prise en compte, et elle-même mise en abîme par la référence à l’épisode enfantin du « Peigne cassé » dans le livre I des Confessions. L’autobiographie est une recherche.
La seconde révolution, politique, est peut-être plus attendue. En 1764, Rousseau anticipe sur 1789. « Toutes les autobiographies naissent libres et égales », dit-il en substance. Ce préambule est une solennelle déclaration des droits de l’homme et de l’autobiographe. Pour l’essentiel, on peut y voir le passage du genre aristocratique des « Mémoires » à un nouveau genre démocratique, qui n’a pas encore de nom. Voici le premier argument, le plus révolutionnaire : « Les faits ne sont que des causes occasionnelles. Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les Rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs ». Rousseau revient ensuite à des justifications plus traditionnelles par les faits (socialement intéressants) et réinscrit alors son projet dans le cadre qu’il vient de contester, celui des Mémoires. Son expérience sociale variée, qui a fait de lui un observateur de toutes les classes de la société, et sa gloire, qui a engendré des malentendus, sont des légitimations assez classiques. En revanche le premier argument est frappant : « J’écris moins l’histoire de ces événements en eux-mêmes que celle de l’état de mon âme à mesure qu’ils sont arrivés. Or les âmes ne sont plus ou moins illustres que selon qu’elles ont des sentiments plus ou moins grands et nobles, des idées plus ou moins vives et nombreuses ». L’idée de la qualité individuelle du regard sur la vie implique qu’a priori, tout le monde a le droit d’essayer. Cette revendication est toujours d’actualité. Elle se heurte aujourd’hui à de nouvelles aristocraties, en particulier celles de la littérature et de l’édition. Le développement depuis les années 1980 dans certains pays d’Europe de centres d’archives autobiographiques inédites correspond à ce désir de rendre à chacun d’entre nous une possibilité réelle de transmettre son expérience de la vie. L’autobiographie est à tout le monde.
La troisième révolution est la plus originale : c’est celle de la forme même de l’écriture autobiographique, dont Rousseau dit qu’elle est à inventer. Et c’est toujours le cas aujourd’hui ! Rousseau a compris qu’il n’y avait aucune contradiction, au contraire, entre le désir de dire la vérité et le travail d’invention d’une forme, et que la vérité serait aussi dans la forme : « il faudrait pour ce que j'ai à dire inventer un langage aussi nouveau que mon projet ». Les deux paragraphes dans lesquels il débrouille ce problème sont lumineux. Impossible, ensuite, d’appliquer à l’autobiographie les raisonnements méfiants qu’on applique au témoignage historique, toujours suspect de subjectivité aux yeux des historiens. Impossible de continuer à confondre, comme le font tant d’écrivains et de critiques aujourd’hui, invention d’une forme et fiction. Si vous ne comprenez pas ce que dit Rousseau, alors lisez Temps et récit (tome III, Le temps raconté, 1985), de Paul Ricœur, et réfléchissez à la notion d’« ipséité », à celle d’« identité narrative »… La vérité ne nous est pas donnée, l’autobiographie n’est pas de l’ordre du constat, notre rapport au temps ne peut advenir dans sa vérité que par la création d’un langage nouveau. Concilier l’exigence de vérité et l’invention d’une forme, voilà notre nouvelle frontière, la « porte étroite » qui fait de l’autobiographie une aventure exaltante et difficile, et non la sous-littérature répétitive ou la fiction honteuse que stigmatisent ceux qui n’ont jamais vraiment essayé… La nouvelle autobiographie d’avant-garde à laquelle j’ai fait allusion, et que j’ai placée sous le patronage de Leiris et de Perec, unit ce désir scrupuleux de vérité et cette recherche d’un « langage aussi nouveau que mon projet », comme dit Rousseau. L’autobiographie est un art.
Mais j’arrête là ce préambule à un préambule qui n’en a guère besoin, parce qu’il entre immédiatement en résonance avec notre modernité. Bonne lecture ! et pensez à vous en le lisant.

© Editions du Seuil, 2005