1) Argumenter : convaincre, persuader
Montaigne, Des Cannibales, 1580, Fin du chapitre 30
Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur
repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce
commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien
misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté et avoir quitté la
douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le
feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur
fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’unie belle ville. Après cela,
quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient
trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu
la troisième, et en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire.
Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands
hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est
vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir
à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux pour
commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils
nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y
avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et
que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de
pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses
pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la
gorge, ou missent le feu à leurs maisons.
Je parlai à l’un d’eux fort longtemps ; mais j’avais un
truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes
imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère de plaisir.
Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la
supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos
matelots le nommaient roi), il me dit que c’était marcher le premier à la
guerre ; de combien d’hommes il était suivi, il me montra une espace de
lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace,
ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes ; si, hors la guerre, toute
son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il
visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au
travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.
Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne
portent point de hauts-de-chausses !
La Fontaine, Fables,
Les Animaux malades de la peste
Un
mal qui répand la terreur,
Mal que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés:
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie,
Ni loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient:
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil, et dit: "Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux;
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire
nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements:
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
L'état de notre conscience
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait? Nulle offense;
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut: mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi:
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;
Vos scrupules font voir trop de
délicatesse.
Eh bien! manger
moutons, canaille, sotte espèce.
Est-ce un pêché? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
En les croquant, beaucoup d'honneur;
Et quant au berger, l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire."
Ainsi dit le renard; et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
Les moins pardonnables offenses:
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'âne vint à son tour, et dit: "J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me
poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net."
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait: on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
La Cour du Lion
Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.
Il manda donc par députés
Ses vassaux de toute nature,
Envoyant de tous les côtés
Une circulaire écriture,
Avec son sceau. L'écrit portait
Qu'un mois durant le Roi tiendrait
Cour plénière, dont l'ouverture
Devait être un fort grand festin,
Suivi des tours de Fagotin.
Par ce trait de magnificence
Le Prince à ses sujets étalait sa puissance.
En son Louvre il les invita.
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l'odeur se porta
D'abord au nez des gens. L'Ours boucha sa narine :
Il se fût bien passé de faire cette mine,
Sa grimace déplut. Le Monarque irrité
L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.
Le Singe approuva fort cette sévérité,
Et flatteur excessif il loua la colère
Et la griffe du Prince, et l'antre, et cette odeur :
Il n'était ambre, il n'était fleur,
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
Eut un mauvais succès, et fut encore punie.
Ce Monseigneur du Lion-là
Fut parent de Caligula.
Le Renard étant proche : Or çà, lui dit le Sire,
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.
L'autre aussitôt de s'excuser,
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
Sans odorat ; bref, il s'en tire.
Ceci vous sert d'enseignement :
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
MONTESQUIEU - Lettres
persanes (1721)
Lettre XXXVII
Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple
dans nos histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il
possède à un très haut degré le talent de se faire obéir: il gouverne avec le
même génie sa famille, sa cour, son état. On lui a souvent entendu dire que, de
tous les gouvernements du Monde, celui des Turcs ou celui de notre auguste
sultan lui plairait le mieux, tant il fait cas de la politique orientale.
J'ai étudié son caractère et j'y ai trouvé des contradictions qu'il m'est
impossible de résoudre. Par exemple: il a un ministre qui n'a que dix-huit ans,
et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il aime sa religion, et il ne peut
souffrir ceux qui disent qu'il la faut observer à la rigueur; quoiqu'il fuie le
tumulte des villes, et qu'il se communique peu, il n'est occupé, depuis le
matin jusques au soir, qu'à faire parler de lui; il aime les trophées et les
victoires, mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses
troupes qu'il aurait sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il
n'est, je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être, en même temps, comblé de plus
de richesse qu'un prince n'en saurait espérer, et accablé d'une pauvreté qu'un
particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi libéralement les
assiduités ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans, que les campagnes
laborieuses de ses capitaines. Souvent il préfère un homme qui le déshabille,
ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se met à table, à un autre qui lui
prend des villes ou lui gagne des batailles. Il ne croit pas que la grandeur
souveraine doive être dans la distribution des grâces, et, sans examiner si
celui qu'il comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le
rendre tel: aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait
fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: il y a plus de statues dans les
jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi
forte que celle du prince devant qui les trônes se renversent. Ses armées sont
aussi nombreuses; ses ressources, aussi grandes; et ses finances, aussi
inépuisables.
De Paris, le 7 de la lune Maharram, 1713
Objet
d'étude N°2 : Mouvement littéraire, Le siècle
des Lumières
CHAPITRE PREMIER
COMMENT CANDIDE FUT ÉLEVÉ DANS UN BEAU CHÂTEAU,
ET COMMENT IL FUT CHASSÉ D'ICELUI
Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de
Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les
plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez
droit, avec l'esprit le plus simple ; c'est, je crois, pour cette raison qu'on
le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il
était fils de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête gentilhomme
du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu'il n'avait
pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre
généalogique avait été perdu par l'injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de
la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle
même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours
composaient une meute dans le besoin ; ses palefreniers étaient ses piqueurs ;
le vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous
monseigneur, et ils riaient quand il faisait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante
livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les
honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche,
grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le
précepteur Pangloss était l'oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses
leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
Pangloss enseignait la
métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a
point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le
château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la
meilleure des baronnes possibles.
« Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
autrement : car, tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
lunettes, aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées
pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées
pour être taillées, et pour en faire des châteaux, aussi monseigneur a un très
beau château ; le plus grand baron de la province doit être le mieux logé ; et,
les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année :
par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il
fallait dire que tout est au mieux. »
Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car
il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la
hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de
Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ;
le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d'entendre maître
Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute
la terre.
Un jour, Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans
le petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre
de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme Mlle Cunégonde avait
beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les
expériences réitérées dont elle fut témoin ; elle vit clairement la raison
suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée,
toute pensive, toute remplie du désir d'être savante, songeant qu'elle pourrait
bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la
sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit ;
Candide rougit aussi ; elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée, et Candide
lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain après le dîner, comme on
sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent ;
Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa, elle lui prit
innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune
demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ;
leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs genoux tremblèrent,
leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du
paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide du château à
grands coups de pied dans le derrière ; Cunégonde s'évanouit ; elle fut
souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même ; et tout
fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
CHAPITRE TROISIÈME
COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT
Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné
que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les
canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite
la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui
en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la
mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une
trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha
du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te
Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des
effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village
abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des
vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui
tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées
après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les
derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur
donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et
de jambes coupés.
Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il
appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même.
Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions
dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui
manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde
était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on
ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron
avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
CE QUI LEUR ARRIVA À SURINAM, ET COMMENT CANDIDE FIT CONNAISSANCE AVEC MARTIN
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu
par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de
toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.
« Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais- tu là, mon ami, dans
l'état horrible où je te vois ? -- J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le
fameux négociant, répondit le nègre. -- Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide,
qui t'a traité ainsi ? -- Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous
donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous
travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis
trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée,
elle me disait : " Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
toujours, ils te feront vivre heureux, tu as l'honneur d'être esclave de nos
seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.
" Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas
fait la mienne. Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins
malheureux que nous. Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous
les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis
pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins
issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses
parents d'une manière plus horrible.
-- Ô Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette
abomination ; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme.
-- Qu'est-ce qu'optimisme ? disait Cacambo. -- Hélas ! dit Candide, c'est la
rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Et il versait des larmes
en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.
Textes Complémentaires :
*** Montesquieu, De l'esclavage
des nègres - De l’esprit des Lois, XV, 5 (1748)
Si j’avais à soutenir
le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce
que je dirais :
Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils
ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s’en servir
à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le
produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête
; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de
les plaindre.
On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très
sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l'essence
de l’humanité, que les peuples d'Asie, qui font les eunuques,
privent toujours les noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon
plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les
Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une
si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux
qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font
plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées,
est d'une si grande conséquence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes
; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire
que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains.
Car, si elle était telle, qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans
la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions
inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde
et de la pitié ?
*** Damilaville, Encyclopédie, Article "Paix"
La guerre est un fruit de la dépravation des hommes; c'est une maladie convulsive et violente du corps politique ; il n'est en santé, c'est-à-dire dans son état naturel, que lorsqu'il jouit de la paix; c'est elle qui donne de la vigueur aux empires; elle maintient l'ordre parmi les citoyens; elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire; elle favorise la population', l'agriculture et le commerce; en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société. La guerre, au contraire, dépeuple les États; elle y fait régner le désordre; les lois sont forcées de se taire à la vue de la licence qu'elle introduit; elle rend incertaines la liberté et la propriété des citoyens ; elle trouble et fait négliger le commerce; les terres deviennent incultes et abandonnées. Jamais les triomphes les plus éclatants ne peuvent dédommager une nation de la perte d'une multitude de ses membres que la guerre sacrifie; ses victoires même lui font des plaies profondes que la paix seule peut guérir.
Si la raison gouvernait les hommes, si elle avait sur les chefs des nations l'empire qui lui est dû, on ne les verrait point se livrer inconsidérément aux fureurs de la guerre; ils ne marqueraient point cet acharnement qui caractérise les bêtes féroces. Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur, ils ne saisiraient point toutes les occasions de troubler celle des autres ; satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants, ils ne regarderaient point avec envie ceux qu'elle a accordés à d'autres peuples; les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu'elles ont coûté. Mais, par une fatalité déplorable, les nations vivent entre elles dans une défiance réciproque perpétuellement occupées à repousser les entreprises injustes des autres ou à en former elles- mêmes, les prétextes les plus frivoles leur mettent les armes à la main. Et l'on croirait qu'elles ont une volonté permanente de se priver des avantages que la Providence ou l'industrie leur ont procurés. Les passions aveugles des princes les portent à étendre les bornes de leurs États; peu occupés du bien de leurs sujets, ils ne cherchent qu'à grossir le nombre des hommes qu'ils rendent malheureux. Ces passions, allumées ou entretenues par des ministres ambitieux ou par des guerriers dont la profession est incompatible avec le repos, ont eu, dans tous les âges, les effets les plus funestes pour l'humanité. L'histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées, de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres. L'épuisement seul semble forcer les princes à la paix; ils s'aperçoivent toujours trop tard que le sang du citoyen s'est mêlé à celui de l'ennemi; ce carnage inutile n'a servi qu'à cimenter l'édifice chimérique de la gloire du conquérant et de ses guerriers turbulents; le bonheur de ses peuples est la première victime qui est immolée à son caprice ou aux vues intéressées de ses courtisans.
Objets d'étude N°3 et 4 : Théâtre, texte et représentations
Roméo et Juliette, Traduction de Yves Bonnefoy
Le Prologue
|
Premier Prologue - Shakespeare |
Traduction de Yves Bonnefoy |
|
The
Prologue Enter Chorus. |
PROLOGUE Entre le
CHOEUR.
|
Roméo et
Juliette
Acte II,
scène 2
Le jardin des Capulet.
Entre ROMÉO.
ROMÉO
Il se moque bien des balafres
Celui qui n'a jamais reçu de
blessures.
Juliette paraît à une fenêtre.
Mais, doucement! Quelle lumière brille à cette fenêtre ?
C'est là l'Orient, et Juliette en est le soleil.
Lève‑toi, clair soleil, et tue la lune jalouse
Qui est déjà malade et pâle, du chagrin
De te voir tellement plus belle, toi sa servante.
Eh bien, ne lui obéis plus, puisqu'elle est jalouse,
Sa robe de vestale a des tons verts et morbides
Et les folles seules la portent : jette‑la...
Voici ma dame. Oh, elle est mon amour!
Si seulement elle pouvait l’apprendre !
Elle parle... Mais que dit-elle ? Peu importe,
Ses yeux sont éloquents, je veux leur répondre...
Non, je suis trop hardi. Ce n'est pas à moi qu'elle parle.
Deux des plus belles étoiles de tout le ciel,
Ayant affaire ailleurs, sollicitent ses yeux
De bien vouloir resplendir sur leurs orbes
Jusqu'au moment du retour. Et si ses yeux
Allaient là‑haut, si ces astres venaient en elle ?
Le brillant de ses joues les humilierait
Comme le jour une lampe. Tandis que ses yeux, au ciel,
Resplendiraient si clairs à travers l’espace éthéré
Que les oiseaux chanteraient, croyant qu'il ne fait plus
nuit...
Comme elle appuie sa joue sur sa main! Que ne suis‑je
Le gant de cette main, pour pouvoir toucher cette joue !
JULIETTE
Hélas !
ROMÉO, bas.
Elle parle.
Oh, parle encore, ange lumineux, car tu es
Aussi resplendissante, au‑dessus de moi dans la nuit,
Que l'aile d'un messager du Paradis
Quand il paraît aux yeux blancs de surprise
Des mortels, qui renversent la tête pour mieux le voir
Enfourcher les nuages aux paresseuses dérives
Et voguer, sur les eaux calmes du ciel.
JULIETTE
Ô Roméo, Roméo! pourquoi es‑tu Roméo 1
Renie ton père et refuse ton nom,
Ou, si tu ne veux pas, fais‑moi simplement vœu d'amour
Et je cesserai d'être une Capulet.
ROMÉO, bas.
Écouterai‑je encore, ou vais‑je parler ?
JULIETTE
C'est ce nom seul qui est mon ennemi.
Tu es toi, tu n'es pas un Montaigu.
Oh, sois quelque autre nom. Qu'est‑ce que Montaigu ?
Ni la main, ni le pied, ni le bras, ni la face,
Ni rien d'autre en ton corps et ton être d'homme.
Qu'y a‑t‑il dans un nom ? Ce que l'on appelle
une rose
Avec tout autre nom serait aussi suave,
Et Roméo, dit autrement que Roméo,
Conserverait cette perfection qui m'est chère
Malgré la perte de ces syllabes. Roméo,
Défais‑toi de ton nom, qui n'est rien de ton être,
Et en échange, oh, prends‑moi tout entière !
ROMÉO
Je veux te prendre au mot.
Nomme‑moi seulement « amour », et que ce soit
Comme un autre baptême ! jamais plus je ne serai Roméo.
Acte IV, scène 3
JULIETTE
Adieu !
Quand nous reverrons -nous ? Dieu seul le sait.
Je sens un vague frisson de peur
S'épandre dans mes veines et glacer presque
La chaleur de ma vie... je vais les rappeler
Pour qu'elles me rassurent. Ma nourrice !..
Que ferait-elle ici ? Cette scène lugubre,
Je dois la jouer seule... Le flacon !
Oh, si cette mixture n'agissait pas ?
Serais-je alors mariée, demain matin ? Non, non ! Ceci
l'empêcherait.
Toi, reste ici...
Elle pose un poignard près d'elle.
Ou si c'était un poison que le frère
M'administre sournoisement, pour que je meure,
Craignant d'être déshonoré parce mariage,
Lui qui m'unit d'abord avec Roméo ?
J'en ai peur... Et pourtant je ne puis le croire
Car il s'est révélé un saint homme, toujours.
Oh, que faire, quand je serai dans cette tombe,
Si je m'éveille avant que Roméo ne vienne
M'en délivrer ? Dieu, l'idée est horrible.
N'étoufferai-je pas dans cette crypte
Dont la bouche infecte jamais n'a respiré d'air salubre,
N'y mourrai-je pas, asphyxiée, avant que mon
Roméo n'arrive,
Ou, si je vis, n'est-il pas probable
Que l'horrible impression de mort et de nuit,
Renforcée par l'horreur qu'inspire le lieu...
Cet antique sépulcre, ce réceptacle
Où depuis tant de siècles sont entassés
Les os de mes ancêtres ensevelis ;
Où Tybalt encore sanglant bien qu'en terre fraîche,
Pourrit dans son linceul ; et où, dit-on,
À certaines heures de nuit les esprits reviennent !
– Oh oui, hélas, hélas, n'est-il pas probable
Qu'en m'éveillant trop tôt - ah, s'il est un éveil
Dans ces odeurs infectes, ces cris stridents
De mandragore arrachée à la terre
Qui rendent fous les mortels qui entendent!
– Probable, oui, que j'en perdrai la tête
Environnée de toutes ces horreurs ;
Et ne jouerai-je pas, comme une folle,
Avec les ossements de mon ascendance ?
Ne tirerai-je pas Tybalt de son suaire,
Tybalt déchiqueté ? Et prenant pour massue
Dans ma fureur un os de quelque grand ancêtre,
N'en briserai-je pas ma cervelle égarée ?
Que vois-je ? N'est-ce pas le spectre de mon cousin
Poursuivant Roméo, qui l'embrocha
Sur la pointe de son épée ? Arrête, Tybalt,
arrête !
J'arrive, Roméo ! C'est à toi que je bois ceci.
Elle tombe sur son lit, derrière les rideaux.
Acte V, scène 3
FRÈRE LAURENT
Je serai bref, car mon faible reste de souffle
Ne pourrait pas suffire à un récit prolixe.
Roméo, que vous voyez mort, fut le mari de Juliette.
Et elle, que voici morte, fut l'épouse fidèle de Roméo.
Je les avais mariés. Mais voilà que le jour
De leur secrète union vit le trépas
De Tybalt, dont la mort prématurée
Fit bannir le jeune marié de cette ville.
C'est pour lui et non pour Tybalt que se lamente Juliette.
Vous, pour la détourner de son grand chagrin,
La promettez au comte Paris, et décidez même
De la marier de force. Elle vient à moi
Et, folle de douleur, me demande quelque moyen
Pour échapper à cet autre mariage,
Sinon, dans ma cellule, elle va se donner la mort.
Je lui fournis alors ce que m'enseignait ma science,
Une potion somnifère, qui produisit
L'effet que j'attendais, puisqu'elle passa pour morte.
Cependant j’écrivais à Roméo
De venir ici même, l'horrible nuit,
À l'heure où prendrait fin l'effet de la drogue,
Aider Juliette à fuir sa tombe d'emprunt.
Mais le porteur de ma missive, le frère Jean,
Fut retenu par accident et, hier au soir,
Il m'a rendu ma lettre. Et ainsi, tout seul,
Au moment présumé de son réveil,
Je vins reprendre Juliette au mausolée de ses pères,
Comptant bien la cacher dans ma cellule
Jusqu'à ce que je puisse avertir Roméo.
Je vins, quelques instants avant son réveil,
Mais ce fut pour trouver, fauchés avant l'heure, ici même,
Et le noble Paris et Roméo le fidèle,
Cependant qu'elle s'éveillait... Oh, le la conjurais de
partir
Et de prendre en patience ce que le ciel décidait,
Mais alors un bruit m'alarma, je suis sorti de la tombe
Et elle, qu'accablait trop de désespoir,
Refusa de me suivre et, vous voyez, se tua.
Je ne sais rien de plus. Sauf que de ce mariage
La nourrice était au courant... En tout cela
Si quelque contretemps arriva par ma faute,
Que ma vie chargée d'ans soit sacrifiée
 la rigueur des lois les plus sévères,
Une heure avant de rencontrer son terme.
Lecture cursive :
Ovide, Les Métamorphoses, (IV, 55-166)
Pyrame et Thisbé
Pyrame et Thisbé effaçaient en beauté tous les hommes, toutes les filles de l'Orient. Ils habitaient deux maisons contiguës dans cette ville que Sémiramis entoura, dit-on, de superbes remparts. Le voisinage favorisa leur connaissance et forma leurs premiers nœuds. Leur amour s'accrut avec l'âge. L'hymen aurait dû les unir; leurs parents s'y opposèrent, mais ils ne purent les empêcher de s'aimer secrètement. Ils n'avaient pour confidents que leurs gestes et leurs regards; et leurs jeux plus cachés n'en étaient que plus ardents.
[65] Entre leurs maisons s'élevait un mur ouvert, du moment qu'il fut bâti, par une fente légère. Des siècles s'étaient écoulés sans que personne s'en fût aperçu. Mais que ne remarque point l'amour ? Tendres amants, vous observâtes cette ouverture; elle servit de passage à votre voix; et, par elle, un léger murmure vous transmettait sans crainte vos amoureux transports.
Souvent Pyrame, placé d'un côté du mur, et Thisbé de l'autre, avaient respiré leurs soupirs et leur douce haleine : "Ô mur jaloux, disaient-ils, pourquoi t'opposes-tu à notre bonheur ? pourquoi nous défends tu de voler dans nos bras ? pourquoi du moins ne permets-tu pas à nos baisers de se confondre ? Cependant nous ne sommes point ingrats. Nous reconnaissons le bien que tu nous fais. C'est à toi que nous devons le plaisir de nous entendre et de nous parler".
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient le jour; et quand la nuit ramenait les ombres, ils se disaient adieu, et s'envoyaient des baisers que retenait le mur envieux. Le lendemain, à peine les premiers feux du jour avaient fait pâlir les astres de la nuit; à peine les premiers rayons du soleil avaient séché sur les fleurs les larmes de l'Aurore, ils se rejoignaient au même rendez-vous.
[83] Un jour, après s'être plaints longtemps et sans bruit de leur destinée, ils projettent de tromper leurs gardiens, d'ouvrir les portes dans le silence de la nuit, de sortir de leurs maisons et de la ville; et, pour ne pas s'égarer dans les vastes campagnes, ils conviennent de se trouver au tombeau de Ninus; c'est là que doit leur prêter l'abri de son feuillage un mûrier portant des fruits blancs, et placé près d'une source pure.
Ce projet les satisfait l'un et l'autre. Déjà le soleil, qui dans son cours leur avait paru plus lent qu'à l'ordinaire, venait de descendre dans les mers, et la nuit en sortait à son tour; Thisbé, tendrement émue, favorisée par les ténèbres, couverte de son voile, fait tourner sans bruit la porte sur ses gonds; elle sort, elle échappe à la vigilance de ses parents; elle arrive au tombeau de Ninus, et s'assied sous l'arbre convenu. L'amour inspirait, l'amour soutenait son courage. Soudain s'avance une lionne qui, rassasiée du carnage des bœufs déchirés par ses dents, vient, la gueule sanglante, étancher sa soif dans la source voisine. Thisbé l'aperçoit aux rayons de la lune; elle fuit d'un pied timide, et cherche un asile dans un antre voisin. Mais tandis qu'elle s'éloigne, son voile est tombé sur ses pas. La lionne, après s'être désaltérée, regagnait la forêt. Elle rencontre par hasard ce voile abandonné, le mord, le déchire, et le rejette teint du sang dont elle est encore souillée.
[105] Sorti plus tard, Pyrame voit sur la poussière les traces de la bête cruelle, et son front se couvre d'une affreuse pâleur. Mais lorsqu'il a vu, lorsqu'il a reconnu le voile sanglant de Thisbé : "Une même nuit, s'écrie-t-il, va rejoindre dans la mort deux amants dont un du moins n'aurait pas dû périr. Ah ! je suis seul coupable. Thisbé ! c'est moi qui fus ton assassin ! c'est moi qui t'ai perdue ! Infortunée ! je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n'aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort".
À ces mots il prend ce tissu fatal; il le porte sous cet arbre où Thisbé dût l'attendre; il le couvre de ses baisers, il l'arrose de ses larmes; il s'écrie : "Voile baigné du sang de ma Thisbé, reçois aussi le mien". Il saisit son épée, la plonge dans son sein, et mourant la retire avec effort de sa large blessure.
[121] Il tombe; son sang s'élance avec rapidité. Telle, pressée dans un canal étroit, lorsqu'il vient à se rompre, l'onde s'échappe, s'élève, et siffle dans les airs. Le sang qui rejaillit sur les racines du mûrier rougit le fruit d'albâtre à ses branches suspendu.
Cependant Thisbé, encore tremblante, mais craignant de faire attendre son amant, revient, le cherche et des yeux et du cœur. Elle veut lui raconter les dangers qu'elle vient d'éviter. Elle reconnaît le lieu, elle reconnaît l'arbre qu'elle a déjà vu; mais la nouvelle couleur de ses fruits la rend incertaine; et tandis qu'elle hésite, elle voit un corps palpitant presser la terre ensanglantée. Elle pâlit d'épouvante et d'horreur. Elle recule et frémit comme l'onde que ride le zéphyr. Mais, ramenée vers cet objet terrible, à peine a-t-elle reconnu son malheureux amant, elle meurtrit son sein; elle remplit l'air de ses cris, arrache ses cheveux, embrasse Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang, et couvrant de baisers ce front glacé : "Pyrame, s'écrie-t-elle, quel malheur nous a séparés ! cher Pyrame, réponds ! c'est ton amante, c'est Thisbé qui t'appelle ! entends sa voix, et soulève cette tête attachée à la terre !"
[145] À ce nom de Thisbé, il ouvre ses yeux déjà chargés des ombres de la mort; ses yeux ont vu son amante, il les referme soudain. L'infortunée aperçoit alors son voile ensanglanté; elle voit le fourreau d'ivoire vide de son épée; elle s'écrie : "Malheureux ! c'est donc ta main, c'est l'amour qui vient de t'immoler ! Eh bien ! n'ai-je pas aussi une main, n'ai-je pas mon amour pour t'imiter et m'arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, Elle fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le trépas seul pouvait nous séparer : qu'il n'ait pas même aujourd'hui ce pouvoir ! Ô vous, parents trop malheureux ! vous, mon père, et vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière prière ! ne refusez pas un même tombeau à ceux qu'un même amour, un même trépas a voulu réunir ! Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l'empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants" ! Elle dit, et saisissant le fer encore fumant du sang de Pyrame, elle l'appuie sur son sein, et tombe et meurt sur le corps de son amant.
Ses vœux furent exaucés, les dieux les entendirent : ils touchèrent leurs parents; la mûre se teignit de pourpre en mûrissant; une même urne renferma la cendre des deux amants.
Objet d'étude N° 5 L'autobiographie
Groupement de textes - Lectures analytiques
Montaigne
« Car c'est moi que je peins... »
[Essais, « Au lecteur »] 1580
C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit dès l'entrée que je ne
m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle
considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables
d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et
amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent
retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils
nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si
c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me
présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple,
naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice : car c'est moi que je
peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la
révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on
dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je
t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi,
lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu
emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc : de
Montaigne, ce premier de mars mille cinq cent quatre-vingt.
Rousseau – Préambule des Confessions - 1782
Intùs, et in Cute
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont
l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme
dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme
aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui
existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien
ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne
peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai ce
livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement :
voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et
le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon,
et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été
que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu
supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être
faux. Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l'ai été,
bon, généreux, sublime, quand je l'ai été ; j'ai dévoilé mon intérieur tel que
tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule
de mes semblables : qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes
indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son
tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un
seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme-là.
Diderot et son portrait
[ Diderot lui-même fait la description de son portrait par
Van Loo dans ses écrits de critique d’art]
Moi j’aime
Michel, mais j’aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant ; très vivant
; c’est sa douceur, avec sa vivacité ; mais trop jeune, tête trop petite,
joli comme une femme, lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la
bouche en coeur ; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur,
si le receveur de la capitation vient l’imposer sur sa robe de chambre. L’écritoire,
les livres, les accessoires aussi bien qu’il est possible, quand on a voulu
la couleur brillante et qu’on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux
de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté
la gauche qui n’est pas dessinée. On le voit de face ; il a la tête nue ;
son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l’air d’une vieille coquette
qui fait encore l’aimable ; la position d’un secrétaire d’Etat et non d’un
philosophe. La fausseté du premier mouvement a influé sur tout le reste. C’est
cette folle de Madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait,
qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté. [...] Il fallait le laisser
seul et l’abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entrouverte,
ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête fortement
occupée se serait peint sur son visage, et Michel eût fait une belle chose.
Mon joli philosophe, vous me serez un témoignage précieux de l’amitié d’un
artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants,
lorsqu’ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon,
efféminé, vieux coquet-là ! Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas
moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont
j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné,
enthousiaste ; mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là. J’avais un
grand front, des yeux très vifs, d’assez grands traits, la tête tout à fait
du caractère d’un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à
la bêtise, à la rusticité des anciens temps.
Diderot, Salon de 1767
Chateaubriand - 1809
Je me suis souvent dit : « Je n'écrirai point les mémoires de ma vie ; je ne
veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on
trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles,
des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles
». Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes
mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion,
voici comment je pallie mon inconséquence.
D'abord, je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein
formel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui
concernera ma vie privée ; j'écris principalement pour rendre compte de moi à
moi-même. Je n'ai jamais été heureux ; je n'ai jamais atteint le bonheur que
j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de m'on
âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais ; personne n'a
connu entièrement le fond de mon cœur. La plupart des sentiments y sont restés
ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des
êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les
poursuivre, que parvenu au sommet. De la vie je descends vers la tombe, je veux
avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable
cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte
s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est
plus ; en rappelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le
monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce
sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pénibles ; et
quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire des
hommes, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.
Je considère ensuite que ma vie appartenant au public par un
côté, je n'aurais pas échappé à tous ces faiseurs de mémoires, à tous ces
biographes marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu
dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires ; j'ai
attaqué toutes les erreurs de mon temps ; j'ai démasqué les hommes, blessé une
multitude d'intérêts, je dois donc bien avoir réuni contre moi la double
phalange des ennemis littéraires et politiques ; ils ne manqueront de me
peindre à leur manière. Et ne l'ont-ils pas déjà fait ? Dans un siècle où les
plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes,
dans un siècle corrompu où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes,
où les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de
légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit pour la défense de
sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. Mais avec cette
idée je vais me montrer meilleur que je ne suis ? J'en serai peut-être tenté :
à présent je ne le crois pas ; je suis résolu à dire toute la vérité. Comme
j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments plutôt
que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste
si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra
encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.
Chateaubriand, Mémoires d’Outre Tombe, 1809
Malraux
Réfléchir sur la vie — sur la vie en face de la mort — sans doute n'est-ce
guère qu'approfondir son interrogation. Je ne parle pas du fait d'être tué, qui
ne pose guère de question à quiconque a la chance banale d’être courageux, mais
de la mort qui affleure dans tout ce qui est plus fort que l'homme, dans le
vieillissement et même la métamorphose de la terre (la terre suggère la mort
par sa torpeur millénaire comme par sa métamorphose, même si sa métamorphose
est l'œuvre de l'homme) et surtout l'irrémédiable, le : tu ne sauras jamais ce
que tout cela voulait dire. En face de cette question, que m'importe ce qui
n'importe qu'à moi ? Presque tous les écrivains que je connais aiment leur
enfance, je déteste la mienne. J'ai peu et mal appris à me créer moi-même, si
se créer, c’est s'accommoder de cette auberge sans routes qui s'appelle la vie.
J'ai su quelquefois agir, mais l'intérêt de l'action, sauf lorsqu'elle s'élève
à l'histoire, est dans ce qu'on fait et non dans ce qu'on dit. Je ne
m'intéresse guère. L'amitié, qui a joué un grand rôle dans ma vie, ne s'est pas
accommodée de la curiosité. […]
Pourquoi me souvenir ?
Parce que, ayant vécu dans le domaine incertain de l'esprit et de la fiction
qui est celui des artistes, puis dans celui du combat et dans celui de l'histoire,
ayant connu à vingt ans une Asie dont l'agonie mettait encore en lumière ce que
signifiait l'Occident, j'ai rencontré maintes fois, tantôt humbles et tantôt
éclatants, ces moments où l'énigme fondamentale de la vie apparaît à chacun de
nous comme elle apparaît à presque toutes les femmes devant un visage d'enfant,
à presque tous les hommes devant un visage de mort. Dans toutes les formes de
ce qui nous entraîne, dans tout ce que j'ai vu lutter contre l'humiliation, et
même en toi, douceur dont on se demande ce que tu fais sur la terre, la vie
semblable aux dieux des religions disparues m'apparaît parfois comme le livret
d'une musique inconnue.
André Malraux, Antimémoires, 1967
Lecture
intégrale Le Premier homme
Les élèves se présenteront également
avec le texte intégral.
Le Premier homme
Extrait 1, pages 34-35
Cormery s’approcha de la pierre et la
regarda distraitement. Oui, c'était bien son nom. Il leva les yeux. Dans le
ciel plus pâle, des petits nuages blancs et gris passaient lentement, et du
ciel tombait tour à tour une lumière légère puis obscurcie. Autour de lui, dans
le vaste champ des morts, le silence régnait. Une rumeur sourde venait seule de
la ville par-dessus les hauts murs. Parfois, une silhouette noire passait entre
les tombes lointaines. Jacques Cormery, le regard levé vers la lente navigation
des nuages dans le ciel, tentait de saisir derrière l'odeur des fleurs
mouillées la senteur salée qui venait en ce moment de la mer lointaine et
immobile quand le tintement d'un seau contre le marbre d'une tombe le tira de
sa rêverie. C’est à ce moment qu'il lut sur la tombe la date de naissance de
son père, dont il découvrit à cette occasion qu'il l'ignorait. Puis il lut les
deux dates, « 1885-1914 » et fit un calcul machinal : vingt-neuf ans. Soudain
une idée le frappa qui l'ébranla jusque dans son corps. Il avait quarante ans.
L'homme enterré sous cette dalle, et qui avait été son père, était plus jeune
que lui .
Et le flot
de tendresse et de pitié qui d'un coup vint lui emplir le cœur n'était pas le
mouvement d'âme qui porte le fils vers le souvenir du père disparu, mais la
compassion bouleversée qu'un homme fait ressent devant l'enfant injustement
assassiné - quelque chose ici n'était pas dans l'ordre naturel et, à vrai dire,
il n'y avait pas d'ordre mais seulement folie et chaos là où le fils était plus
âgé que le père. La suite du temps lui-même se fracassait autour de lui
immobile, entre ces tombes qu'il ne voyait plus, et les années cessaient de
s'ordonner suivant ce grand fleuve qui coule vers sa fin. Elles n'étaient plus
que fracas, ressac et remous où Jacques Cormery se débattait maintenant aux
prises avec l'angoisse et la pitié
Extrait 2 pages 63-64
La plupart du temps, le petit groupe n'avait même pas
l'argent d'un cornet. Si par hasard l'un d'entre eux avait la pièce nécessaire a, il achetait son cornet, avançait
gravement vers la plage, suivi du cortège respectueux des camarades et, devant
la mer, à l'ombre d'une vieille barque
démantibulée, plan-tant ses pieds dans le sable, il se laissait tomber
sur les fesses, portant d'une main son cornet bien vertical et le couvrant de
l'autre pour ne perdre aucun des gros flocons croustillants. L'usage était
alors qu'il offrît une frite à chacun des camarades, qui savourait
religieusement l'unique friandise chaude et parfumée d'huile forte qu'il leur
laissait. Puis ils regardaient le favorisé qui, gravement, savourait une à une
le restant des frites. Au fond du paquet, restaient toujours des débris de
frites. On suppliait le repu de bien vouloir les partager. Et la plu-part du
temps, sauf s'il s'agissait de Jean, il dépliait le papier gras, étalait les
miettes de frites et autorisait chacun à se servir, tour à tour, d'une miette.
Il fallait simplement une « poire » pour décider qui attaquerait le premier et
pourrait par conséquent prendre la plus grosse miette. Le festin terminé,
plaisir et frustration aussitôt oubliés, c'était la course vers l'extrémité
ouest de la plage, sous le dur soleil, jusqu'à une maçonnerie à demi détruite
qui avait dû servir de fondation à un cabanon disparu et derrière laquelle on
pouvait se dés-habiller. En quelques secondes, ils étaient nus., l'instant
d'après dans l'eau, nageant vigoureusement et maladroitement, s'exclamant ,
bavant et recrachant, se défiant à des plongeons ou à qui resterait le plus
longtemps sous l'eau. La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur
les têtes mouillées, et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps
d'une joie qui les faisait crier sans arrêt. Ils régnaient sur la vie et sur la
mer, et ce que le monde peut donner de plus fastueux, ils le recevaient et en
usaient sans mesure, comme des seigneurs assurés de leurs richesses
irremplaçables.
Extrait 3 pages
101-103
Personne en vérité n'avait jamais appris à l'enfant ce qui
était bien ou ce qui était mal. Certaines choses étaient interdites et les
infractions rudement sanctionnées. D'autres pas. Seuls ses instituteurs,
lorsque le programme leur en laissait le temps, leur parlaient parfois de
morale, mais là encore les interdictions étaient plus précises que les explications.
La seule chose que Jacques ait pu voir et éprouver en matière de morale était
simplement la vie quotidienne d'une famille ouvrière où visiblement personne
n'avait jamais pensé qu'il y eût d'autres voies que le travail le plus rude
pour acquérir l'argent nécessaire à la vie. Mais c'était là leçon de courage,
non de morale. Pourtant, Jacques savait qu'il était mal de dissimuler ces deux
francs. Et il ne voulait pas le faire. Et il ne le ferait pas ; peut-être
pourrait-il, comme l'autre fois, se glisser entre deux planches du vieux stade
du champ de manœuvre et assister sans payer à la partie. C'est pourquoi il ne
comprit pas lui-même pourquoi il ne rendit pas tout de suite la monnaie qu'il
rapportait et pourquoi, un moment plus tard, il revint des cabinets en
déclarant qu'une pièce de deux francs était tombée dans le trou alors qu'il
posait sa culotte. Les cabinets étaient encore un mot trop noble pour l'espace
réduit qui avait été ménagé dans la maçonnerie du palier de l'unique étage.
Privés d'air et de lumière électrique, de robinet, on y avait pratiqué sur un
socle à mi-hauteur coincé entre la
porte et le mur du fond un trou à la turque dans lequel il fallait verser des
bidons d'eau après usage. Mais rien ne pouvait empêcher que la puanteur de ces
lieux débordât jusque dans l'escalier. L'explication de Jacques était plausible
a. Elle lui
évitait d'être renvoyé dans la rue à la recherche de la pièce perdue et elle
coupait court à tout développe-ment. Simplement, Jacques se sentait le cœur
serre en annonçant la
mauvaise nouvelle. Sa grand-mère était dans la cuisine en
train de ha-cher de l'ail et du persil sur la vieille planche verdie et creusée
par l'usage. Elle s'arrêta et regarda Jacques qui attendait l'éclat. Mais elle
se taisait : et le scrutait de ses yeux clairs et glacés. « Tu es sûr ?
dit-elle enfin. - Oui, je l'ai sentie tomber. » Elle le regardait encore. «
Très bien, dit-elle. Nous allons voir. » Et, épouvanté, Jacques la vit
retrousser la manche de son bras droit, dégager son bras blanc et noueux et
sortir sur le palier. Lui se jeta dans la salle à manger, au bord de la nausée.
Quand elle l'appela, il la trouva devant l'évier, son bras couvert de savon
gris et se rinçant à grande eau. « Il n'y avait rien, dit-elle. Tu es un
menteur. » Il balbutiait : « Mais elle a pu être entraînée. » Elle hésitait. «
Peut-être. Mais si tu as menti, ce ne sera pas pain béni pour toi. » Non, ce
n'était pas pain béni, car au même instant il comprenait que ce n'était pas
l'avarice qui avait conduit sa grand-mère à fouiller dans l'ordure, mais la
nécessité terrible qui faisait que dans cette maison deux francs étaient une
somme. Il le comprenait et il voyait enfin clairement, avec un bouleversement
de honte, qu'il avait volé ces deux francs au travail des siens. Aujourd'hui
encore, Jacques, regardant sa mère devant la fenêtre, ne s'expliquait pas comment il avait pu ne pas rendre pourtant
ces deux francs et trouver quand même du plaisir à assister au match du
lendemain.
Extrait 4 pages 196-198 (La rupture)
Le fermier levait son verre rempli du liquide laiteux. « Si vous aviez tardé, vous auriez risqué de ne plus rien trouver ici. Et en tout cas plus un Français pour vous renseigner. - C'est le vieux docteur qui m'a dit que votre ferme était celle où je suis né. - Oui, elle faisait partie du domaine de Saint-Apôtre, mais mes parents l'ont achetée après la guerre. » Jacques regardait autour de lui. « Vous n'êtes sûrement pas né ici. Mes parents ont tout reconstruit. - Ont-ils connu mon père avant la guerre ? - Je ne crois pas. Ils étaient installés tout près de la frontière tunisienne, et puis ils ont voulu se rapprocher de la civilisation. Solferino, pour eux, c'était la civilisation. - Ils n'avaient pas entendu parler de l'ancien gérant ? - Non. Puisque vous êtes du pays, vous savez ce que c'est. Ici, on ne garde rien. On abat et on reconstruit. On pense à l'avenir et on oublie le reste. - Bon, dit Jacques, je vous ai dérange pour rien. - Non, dit l'autre, ça fait plaisir. » Et il lui sourit. Jacques finit son verre. « Vos parents sont restés près de la frontière ? - Non, c'est la zone interdite. Près du barrage. Et on voit que vous ne connaissez pas mon père. » Il avala aussi le reste de son verre et, comme s'il y trouvait une animation supplémentaire, éclata de rire : « C'est un vieux colon. À l'antique. Ceux qu'on insulte à Paris, vous savez. Et c'est vrai qu'il a toujours été dur. Soixante ans. Mais long et sec comme un puritain avec sa tête de [cheval]. Le genre patriarche, vous voyez. Il en faisait baver à ses ouvriers arabes, et puis, en toute justice, à ses fils aussi. Aussi, l'an passé, quand il a fallu évacuer, ça a été une corrida. La région était devenue invivable. Il fallait dormir avec le fusil. Quand la ferme Raskil a été attaquée, vous vous souvenez ? - Non, dit Jacques. - Si, le père et ses deux fils égorgés, la mère et la fille longuement violées et puis à mort... Bref.. Le préfet avait eu le malheur de dire aux agriculteurs assemblés qu'il fallait reconsidérer les questions [coloniales], la manière de traiter les Arabes et qu'une page était tournée maintenant. Il s'est entendu dire par le vieux que personne au monde ne ferait la loi chez lui. Mais, depuis, il ne desserrait pas les dents. La nuit, il lui arrivait de se lever et de sortir. Ma mère l’observait par les persiennes et le voyait marcher à travers ses terres. Quand l'ordre d'évacuation est arrivé, il n'a rien dit. Ses vendanges étaient terminées, et le vin en cuve. Il a ouvert les cuves, puis il est allé vers une source d'eau saumâtre qu'il avait lui-même détournée dans le temps et l'a remise dans le droit chemin sur ses terres, et il a équipé un tracteur en défonceuse. Pendant trois jours, au volant, tête nue, sans rien dire, il a arraché les vignes sur toute l'étendue de la propriété. Imaginez cela, le vieux tout sec tressautant sur son tracteur, poussant le levier d'accélération quand le soc ne venait pas à bout d'un cep plus gros que d'autres, ne s'arrêtant même pas pour manger, ma mère lui apportait pain, fromage et [soubressade] qu'il avalait posément, comme il avait fait toute chose, jetant le dernier quignon pour accélérer encore, tout cela du lever au coucher du soleil, et sans un regard pour les montagnes à l'horizon, ni pour les Arabes vite prévenus et qui se tenaient à distance le regardant faire, sans rien dire eux non plus. Et quand un jeune capitaine, prévenu par on ne sait qui, est arrivé et a demandé des explications, l'autre lui a dit : "Jeune homme, puisque ce que nous avons fait ici est un crime, il faut l'effacer." Quand tout a été fini, il est revenu vers la ferme et a traversé la cour trempée du vin qui avait fui des cuves, et il a commencé ses bagages. Les ouvriers arabes l'attendaient dans la cour. (Il y avait aussi une patrouille que le capitaine avait envoyée, on ne savait trop pourquoi, avec un gentil lieutenant qui attendait des ordres.) "Patron, qu'est qu'on va faire ? - Si j'étais à votre place, a dit le vieux, j'irais au maquis. Ils vont gagner. Il n'y a plus d'hommes en France." »
Objet d'étude N°6 - La Poésie : Les élèves se présenteront avec le recueil.
Objet d'étude N°7 : Le Roman et ses personnages - Balzac, Le Colonel Chabert, 1835
Le Colonel Chabert,
Extrait N°1 :
En entendant cette explication, le vieillard resta silencieux,
et sa bizarre figure prit une expression si dépourvue d'intelligence, que
le clerc, après l'avoir regardé, ne s'occupa plus de lui. Quelques instants
après, Derville rentra, mis en costume de bal ; son Maître clerc lui ouvrit
la porte, et se remit à achever le classement des dossiers. Le jeune avoué
demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur
le singulier client qui l'attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement
immobile que peut l'être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où
Godeschal avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n'aurait peut-être
pas été un sujet d'étonnement, si elle n'eut complété le spectacle surnaturel
que présentait l'ensemble]e du personnage. Le vieux soldat était sec et
maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque
lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts
d'une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets
bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pale, livide, et
en lame de couteau, s'il est permis d'emprunter cette expression vulgaire,
semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire.
L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait
ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tête
pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt,
sans cadre.
Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon
noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait
ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités
froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l'absence
de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait
avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes
par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de cette figure je ne
sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais
un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme
foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui
avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un
beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat
eussent pressenti tout un drame à l'aspect de cette sublime horreur dont
le moindre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres
s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant
avec leurs amis.
Derville lut.
« Entre les soussignés,
« Monsieur Hyacinthe, dit Chabert , comte, maréchal de camp et grand-officier
de la Légion d'honneur, demeurant à Paris, rue du Petit-Banquier, d'une
part ;
Et la dame Rose Chapotel, épouse
de monsieur le comte Chabert, ci-dessus nommé, née...
– Passez, dit-elle, laissons les préambules, arrivons aux conditions.
– Madame, dit l'avoué, le préambule explique succinctement la position dans
laquelle vous vous trouvez l'un et l'autre. Puis, par l'article premier,
vous reconnaissez, en présence de trois témoins, qui sont deux notaires
et le nourrisseur chez lequel a demeuré votre mari, auxquels j'ai confié
sous le secret votre affaire, et qui garderont le plus profond silence ;
vous reconnaissez, dis-je, que l'individu désigné dans les actes joints
au sous-seing, mais dont l'état se trouve d'ailleurs établi par un acte
de notoriété préparé chez Alexandre Crottat, votre notaire, est le comte
Chabert, votre premier époux. Par l'article second, le comte Chabert, dans
l'intérêt de votre bonheur, s'engage à ne faire usage de ses droits que
dans les cas prévus par l'acte lui-même. Et ces cas, dit Derville en faisant
une sorte de parenthèse, ne sont autres que la non-exécution des clauses
de cette convention secrète. De son coté, reprit-il, M. Chabert consent
à poursuivre de gré à gré avec vous un jugement qui annulera son acte de
décès et prononcera la dissolution de son mariage.
– Ça ne me convient pas du tout, dit la comtesse étonnée, je ne veux pas
de procès. Vous savez pourquoi.
Par l'article trois, dit l'avoué en continuant avec un
flegme imperturbable, vous vous engagez à constituer au nom d'Hyacinthe,
comte Chabert, une rente viagère de vingt-quatre mille francs, inscrite
sur le grand-livre de la dette publique, mais dont le capital vous sera
dévolu à sa mort...
– Mais c'est beaucoup trop cher, dit la comtesse.
– Pouvez-vous transiger à meilleur marché ?
– Peut-être.
– Que voulez-vous donc, madame ?
– Je veux, je ne veux pas de procès, je veux. . .
– Qu'il reste mort, dit vivement Derville en l'interrompant.
– Monsieur, dit la comtesse, s'il faut vingt-quatre mille livres de rente,
nous plaiderons...
– Oui, nous plaiderons », s'écria d'une voix sourde le colonel qui ouvrit
la porte et apparut tout à coup devant sa femme, en tenant une main dans
son gilet et l'autre étendue vers le parquet, geste auquel le souvenir de
son aventure donnait une horrible énergie.
« C'est lui », se dit en elle-même la comtesse.
« Trop cher ! reprit le vieux soldat. Je vous ai donné
près d'un million, et vous marchandez mon malheur. Hé bien, je vous veux
maintenant, vous et votre fortune. Nous sommes communs en biens, notre mariage
n'a pas cessé...
– Mais monsieur n'est pas le colonel Chabert, s'écria la comtesse en feignant
la surprise.
– Ah ! dit le vieillard d'un ton profondément ironique, voulez-vous des
preuves ? Je vous ai prise au Palais-Royal... »
La comtesse pâlit. En la voyant pâlir sous son rouge, le vieux soldat, touché
de la vive souffrance qu'il imposait à une femme jadis aimée avec ardeur,
s'arrêta ; mais il en reçut un regard si venimeux qu'il reprit tout à coup
: « Vous étiez chez la...
– De grâce, monsieur, dit la comtesse à l'avoué, trouvez bon que je quitte
la place. Je ne suis pas venue ici pour entendre de semblables horreurs.
»
Elle se leva et sortit. Derville s'élança dans l'étude. La comtesse avait
trouvé des ailes et s'était comme envolée. En revenant dans son cabinet,
l'avoué trouva le colonel dans un violent accès de rage, et se promenant
à grands pas.
Extrait N°3 :
Cette colère dissipée, le colonel ne se sentit plus la
force de sauter le fossé. La vérité s'était montrée dans sa nudité. Le mot
de la comtesse et la réponse de Delbecq avaient dévoilé le complot dont
il allait être la victime. Les soins qui lui avaient été prodigués étaient
une amorce pour le prendre dans un piège. Ce mot fut comme une goutte de
quelque poison subtil qui détermina chez le vieux soldat le retour de ses
douleurs et physiques et morales. Il revint vers le kiosque par la porte
du parc, en marchant lentement, comme un homme affaissé. Donc, ni paix ni
trêve pour lui ! Dès ce moment il fallait commencer avec cette femme la
guerre odieuse dont lui avait parlé Derville, entrer dans une vie de procès,
se nourrir de fiel, boire chaque matin un calice d'amertume. Puis, pensée
affreuse, où trouver l'argent nécessaire pour payer les frais des premières
instances ? Il lui prit un si grand dégoût de la vie, que s'il y avait eu
de l'eau près de lui il s'y serait jeté, que s'il avait eu des pistolets
il se serait brûlé la cervelle. Puis il retomba dans l'incertitude d'idées,
qui, depuis sa conversation avec Derville chez le nourrisseur, avait changé
son moral. Enfin, arrivé devant le kiosque, il monta dans le cabinet aérien
dont les rosaces de verre offraient la vue de chacune des ravissantes perspectives
de la vallée, et où il trouva sa femme assise sur une chaise. La comtesse
examinait le paysage et gardait une contenance pleine de calme en montrant
cette impénétrable physionomie que savent prendre les femmes déterminées
à tout. Elle s'essuya les veux comme si elle eût versé des pleurs, et joua
par un geste distrait avec le long ruban rose de sa ceinture. Néanmoins,
malgré son assurance apparente, elle ne put s'empêcher de frissonner en
voyant devant elle son vénérable bienfaiteur, debout, les bras croisés,
la figure pâle, le front sévère.
« Madame, dit-il après l'avoir regardée fixement pendant un moment et l'avoir
forcée à rougir, madame, je ne vous maudis pas, je vous méprise. Maintenant,
je remercie le hasard qui nous a désunis. Je ne sens même pas un désir de
vengeance, je ne vous aime plus. Je ne veux rien de vous. Vivez tranquille
sur la foi de ma parole, elle vaut mieux que les griffonnages de tous les
notaires de Paris. Je ne réclamerai jamais le nom que j'ai peut-être illustré.
Je ne suis plus qu'un pauvre diable nommé Hyacinthe, qui ne demande que
sa place au soleil. Adieu... »
La comtesse se jeta aux pieds du colonel, et voulut le retenir en lui prenant
les mains ; mais il la repoussa avec dégoût, en lui disant : « Ne me touchez
pas. »
La comtesse fit un geste intraduisible lorsqu'elle entendit le bruit des
pas de son mari. Puis, avec la profonde perspicacité que donne une haute
scélératesse ou le féroce égoïsme du monde, elle crut pouvoir vivre en paix
sur la promesse et le mépris de ce loyal soldat.
Extrait N°4 :
– Quelle destinée ! s'écria Derville. Sorti de l'hospice
des Enfants trouvés , il revient
mourir à l'hospice de la Vieillesse
, après avoir, dans l'intervalle, aidé Napoléon à conquérir l'Égypte et
l'Europe. Savez-vous, mon cher, reprit Derville après une pause, qu'il existe
dans notre société trois hommes, le Prêtre, le Médecin et l'Homme de justice,
qui ne peuvent pas estimer le monde ? Ils ont des robes noires, peut-être
parce qu'ils portent le deuil de toutes les vertus, de toutes les illusions.
Le plus malheureux des trois est l'avoué. Quand l'homme vient trouver le
prêtre, il arrive poussé par le repentir, par le remords, par des croyances
qui le rendent intéressant, qui le grandissent, et consolent l'âme du médiateur,
dont la tache ne va pas sans une sorte de jouissance : il purifie, il répare,
et réconcilie. Mais, nous autres avoués, nous voyons se répéter les mêmes
sentiments mauvais, rien ne les corrige, nos études sont des égouts qu'on
ne peut pas curer. Combien de choses n'ai-je pas apprises en exerçant ma
charge ! J'ai vu mourir un père dans un grenier, sans sou ni maille, abandonné
par deux filles auxquelles il avait donné quarante mille livres de rente
! J'ai vu brûler des testaments ; j'ai vu des mères dépouillant leurs enfants,
des maris volant leurs femmes, des femmes tuant leurs maris en se servant
de l'amour qu'elles leur inspiraient pour les rendre fous ou imbéciles,
afin de vivre en paix avec un amant. J'ai vu des femmes donnant à l'enfant
d'un premier lit des goûts qui devaient amener sa mort, afin d'enrichir
l'enfant de l'amour. Je ne puis vous dire tout ce que j'ai vu, car j'ai
vu des crimes contre lesquels la justice est impuissante. Enfin, toutes
les horreurs que les romanciers croient inventer sont toujours au-dessous
de la vérité. Vous allez connaître ces jolies choses-là, vous ; moi, je
vais vivre à la campagne avec ma femme, Paris me fait horreur.
– J'en ai déjà bien vu chez Desroches », répondit Godeschal.