LES LIAISONS DANGEREUSES - ETUDE DE LA PREMIERE PARTIE

 

Devoir N°1 - Proposition de réponse rédigée ( TL1 )

 

Pourquoi peut-on dire que la première partie fonctionne comme un acte d’exposition au théâtre ?

 

            La première ébauche des Liaisons dangereuses comportait deux grandes parties. A la demande de l’éditeur, Laclos fractionna le roman en quatre parties, sensiblement égales en nombre de lettres. Les 50 lettres qui constituent la première partie semblent donc pouvoir fonctionner comme l’acte d’exposition d’une oeuvre théâtrale, de part la position du lecteur et  le nombre d’informations et  d’indices qui lui sont donnés. Comme dans l’acte d’exposition, on pourra reconnaître la mise en place des intrigues et établir un premier profil psychologique des personnages en présence. De plus, le lecteur sera en mesure d’anticiper et de construire ses attentes de lecture.

 

 

            La spécificité de l’écriture épistolaire rejoint celle de l’écriture dramatique dans la position qu’elle confère au lecteur. Parce qu’il repose sur le principe de la double énonciation, le texte place le lecteur dans la même posture que le spectateur. Il lit des lettres qui ne lui sont pas adressés et construit sa propre interprétation au fil des informations que s’adressent les protagonistes. Mieux, il peut bénéficier de plusieurs versions différentes du même événement, et en juger à sa guise. On peut ainsi citer le double récit de la visite de Valmont aux pauvres gens (lettre XXI) qui témoignera de la rouerie de l’un et de la crédulité de l’autre. Au plan des indices spatio-temporels, la datation et la localisation de chacun des courriers fonctionne comme autant de didascalies permettant de se situer, voire de se figurer l’environnement - à Paris, au château ; le matin, le soir, voire tard le soir ou même dans la nuit.

            Concernant la fiction romanesque, les intrigues se nouent au fil des lettres. La toute première introduit le personnage de Cécile Volanges. Tout juste sortie du couvent, elle sait qu’elle va être mariée. Mais on apprend vite que ce destin  lisse et conventionnel, qu’elle accepte avec la candeur de son age, va être perturbé. Mme de Merteuil, au motif de la vengeance, souhaite engager son ami Valmont dans un projet de perversion de la jeune fille (dès la lettre II). Valmont, quant à lui souhaite différer ce projet pour mener à bien la conquête de Mme de Tourvel, réputée prude et fidèle. Par défaut, Mme de Merteuil va donc encourager Cécile à s’engager auprès du jeune Chevalier Danceny, dont elle est tombée amoureuse. Comme au théâtre, on découvre donc des intrigues amoureuses complexes et contrariées, que l’on peut rapprocher de celles des pièces de Marivaux. Cécile occulte le mari qui lui est destiné et  Valmont, rejeté par Mme de Tourvel à laquelle il ne renonce pas pour autant, finit par adhérer au projet initial de Mme de Merteuil.  Le lecteur a donc déjà matière à s’interroger et à échafauder des hypothèses sur l’évolution et le dénouement possible de ces intrigues.

            Par ailleurs, les profils psychologiques sont bien campés. Les huit lettres de Cécile à son amie Sophie dévoilent le caractère naïf et l’innocence d’une jeune fille qui sort du couvent. Elle apparaît comme la proie idéale qui va se faire prendre dans la toile tissée par Merteuil et Valmont, d’autant qu’elle avoue son ennui et son incompréhension des codes de cette société dont elle est le témoin avant d’en être la victime. Elle s’enflamme pour le jeune Danceny et avoue son amour bien qu’elle se sache promise à un autre. En moins d’un mois, elle montre ainsi “comment l’esprit vient aux filles”, éduquée et encouragée par Mme de Merteuil dont elle ne soupçonne pas la perversité.

Mme de Merteuil dévoile dès le début son art de l’intrigue et de la manipulation. Sa correspondance avec Valmont revendique sa qualité de libertine qui se joue autant des corps que des âmes. Elle fait preuve d’une intelligence vive qu’elle met au service de projets destructeurs tout en préservant les convenances qui la rendent respectable auprès de ses amies, comme en témoigne sa correspondance avec Mme de Volanges. Valmont, outre le fait qu’il fut son amant,  lui est lié par une sorte de  connivence intellectuelle inscrite dans la pratique du libertinage. L’un et l’autre correspondent pour se dire l’avancement, la satisfaction – ou la déception - de leurs conquêtes et aventures. Enfin Mme de Tourvel, fidèle à sa réputation, résiste à Valmont et réussit à obtenir son éloignement. Mais le lecteur aura pu lire, dans cette lutte, tout comme dans la lettre à Mme de Volanges - proche de l’éloge des qualités de charité et de grandeur d’âme de Valmont - des signes tangibles d’un penchant qui n’ose dire son nom.

            La complexité des personnages ajoute donc à celle des intrigues, servie et reflétée par la variété des écritures orchestrée par Laclos. On pourra ainsi ressentir dans le style de leurs lettres la candeur et la simplicité des jeunes amoureux, Cécile et Danceny, alors que l’art de la conversation, tant prisé au  18ème siècle, se laisse admirer dans la correspondance entre Mme de Volanges et Mme de Rosemonde. Quant aux échanges entre Merteuil et Valmont, ils procèdent du persiflage et reflètent ainsi à la fois la connivence et la perversité des deux libertins.

 

            Ainsi donc, au terme de la lettre L, toutes les pièces du jeu sont en place. Le lecteur, comme un spectateur de théâtre a une première représentation des intrigues et des personnages. Il peut alors construire une anticipation des événements à venir et participer pleinement au spectacle que va lui offrir cette société dans l’échange parfois intime des lettres qui déroulent leurs vies.