Fin de Partie

 

Question : Quel intérêt et quelle signification peut-on accorder à la scène de la puce ?

 

Au moment où Hamm se pose la question de la « signification » de leur état, voire de leur existence, Clov se dit assailli par une puce. Cette scène interrompt donc le cours des pensées de Hamm, et tranche par les effets qu’elle provoque. Gestuelle et burlesque, elle provoque le rire chez le spectateur, tandis que Hamm, à qui la gestuelle échappe, manifeste une inquiétude, voire une angoisse liée à la présence et l’existence d’un être vivant dans leur espace.

A) Une scène qui s’inscrit dans le registre comique :

1)       Une scène burlesque :

a.      La gestuelle indiquée par les didascalies invite le personnage à se gratter le bas-ventre des deux mains. On est donc dans une gestuelle proche de l’obscénité et cela rompt avec le discours de Hamm qui tend à une réflexion plus spirituelle.

b.      La raison de la démangeaison est énoncée : une puce, ou un morpion. La seconde hypothèse insiste alors sur le caractère sexuel du parasite.

c.      Enfin, les didascalies invitent Clov à aller chercher de l’insecticide, à revenir avec la poudre et à en déverser copieusement dans son pantalon dégrafé. Le comique tient ici dans l’exposition publique de gestes intimes, dans le jeu clownesque du pantalon à demi ouvert et de la poudre versée copieusement, de manière démesurée face à l’agresseur supposé.

Intertextualité ?? : La scène reprend des éléments classiques du burlesque. En 1952, dans "Les Feux de la rampe", Chaplin qui joue le rôle d'un comique en "fin de partie" propose un numéro de dompteur de puces (sans grand succès). A la fin du numéro, la puce est aussi dans le pantalon et fait réagir son dompteur de manière tout aussi burlesque. Y aurait-il ici un clin d'oeil de Beckett ? D'autant que Buster Keaton y fait également une apparition dans la plus grande tradition du comique muet.

 

2)       La gestuelle relayée par le langage :

a.      Certaines expressions sont volontairement exagérées par rapport au danger que représente le parasite : « c’est épouvantable », « flanque-lui en plein la lampe ! » et quand Clov fait mine de l’apercevoir, : « la vache ! ». Cette exagération est un des ressorts habituels du burlesque.

b.      Quand Clov pense avoir réussi son assassinat, de manière posée et presque savante, il veut signifier l’immobilité de la puce. Son erreur devient un jeu de mots très douteux, un vrai calembour : « coïte ! coite tu veux dire. » que Hamm récupère complaisamment dans sa conclusion : « Si elle se tenait coïte, nous serions baisés. »

 

De ces points de vue, gestuel et langagier, cette scène prend donc la place d’un épisode comique ponctuant le déroulement de la pièce, animant le cours de l’existence des personnages. Mais on doit envisager une signification plus profonde à l’insertion de cet épisode : l’irruption de la  puce qui met le corps au centre de la scène le confronte à la réalité et à la question de son existence.

 

        B) Une réflexion sur l’homme et sa condition :

                   1) le corps et la réalité :

Dans la didascalie, les parties du corps nommées et la gestuelle précisée viennent contraster avec le discours qui précède : Hamm s’interrogeait sur une éventuelle signification de leur être, sur la présence « d’une intelligence … qui les observerait ». Cette tentation de réflexion métaphysique est brutalement interrompue par la morsure de la puce . On passe ainsi brutalement du spirituel au corporel, voire au corporel  « bas ». Retour à la réalité appuyé par la réplique finale de Clov, qui vient clore l’épisode : « Et ce pipi ?– Ça se fait. »

2) le corps et le spirituel

Négation de tout espoir d’une « intelligence », d’une reconstruction de l’humanité, d’ailleurs considérée avec angoisse. D’ailleurs, que pourrait être cette « humanité reconstituée à partir de là » ? De plus, l’éventualité du retour de l’intelligence , comme celle de la reconstitution de l’humanité sont dites au conditionnel, entre espoir et crainte. Le souci du corporel interrompt Hamm au moment où sa colère exprimait le doute sur son existence : « Dire que tout cela n’a peut-être pas été pour rien ».

3) le corps dans l’acte théâtral

Enfin, on peut rapporter cette scène à une réflexion sous-jacente sur le théâtre. Hamm pose la question de la signification. Que signifient-ils ? « Rien » dit Clov. Le théâtre ne peut rien signifier d’autre que ce qu’il montre : une scène comique qui ramène les choses à leur simple et triste réalité.

 

Dans cet univers clos, sans nourriture, sans lumière, sans espoir, les questions existentielles qui se posent sont ainsi résolues. « Quelque chose suit son cours ». La puce doit mourir, le rat doit être exterminé, l’univers va sans doute s’éteindre, « ça va finir ».