Au moment où Hamm se pose la
question de la « signification » de leur état, voire de leur
existence, Clov se dit assailli par une puce. Cette scène interrompt donc le
cours des pensées de Hamm, et tranche par les effets qu’elle provoque.
Gestuelle et burlesque, elle provoque le rire chez le spectateur, tandis que
Hamm, à qui la gestuelle échappe, manifeste une inquiétude, voire une angoisse
liée à la présence et l’existence d’un être vivant dans leur espace.
A) Une
scène qui s’inscrit dans le registre comique :
1) Une scène
burlesque :
a. La
gestuelle indiquée par les didascalies invite le personnage à se gratter le
bas-ventre des deux mains. On est donc dans une gestuelle proche de
l’obscénité et cela rompt avec le discours de Hamm qui tend à une réflexion
plus spirituelle.
b. La raison
de la démangeaison est énoncée : une puce, ou un morpion. La
seconde hypothèse insiste alors sur le caractère sexuel du parasite.
c.
Enfin, les
didascalies invitent Clov à aller chercher de l’insecticide, à revenir avec
la poudre et à en déverser copieusement dans son pantalon dégrafé. Le comique
tient ici dans l’exposition publique de gestes intimes, dans le jeu clownesque
du pantalon à demi ouvert et de la poudre versée copieusement, de manière
démesurée face à l’agresseur supposé.
2) La
gestuelle relayée par le langage :
a. Certaines
expressions sont volontairement exagérées par rapport au danger que représente
le parasite : « c’est épouvantable », « flanque-lui en
plein la lampe ! » et quand Clov fait mine de l’apercevoir, :
« la vache ! ». Cette exagération est un des ressorts habituels
du burlesque.
b. Quand Clov
pense avoir réussi son assassinat, de manière posée et presque savante, il veut
signifier l’immobilité de la puce. Son erreur devient un jeu de mots très
douteux, un vrai calembour : « coïte ! coite tu veux
dire. » que Hamm récupère complaisamment dans sa
conclusion : « Si elle se tenait coïte, nous serions
baisés. »
De ces points de vue, gestuel et
langagier, cette scène prend donc la place d’un épisode comique ponctuant le
déroulement de la pièce, animant le cours de l’existence des personnages. Mais
on doit envisager une signification plus profonde à l’insertion de cet épisode :
l’irruption de la puce qui met le corps
au centre de la scène le confronte à la réalité et à la question de son
existence.
B) Une réflexion sur l’homme et sa condition :
1) le corps et la réalité :
Dans la
didascalie, les parties du corps nommées et la gestuelle précisée viennent
contraster avec le discours qui précède : Hamm s’interrogeait sur une
éventuelle signification de leur être, sur la présence « d’une
intelligence … qui les observerait ». Cette tentation de réflexion
métaphysique est brutalement interrompue par la morsure de la puce . On passe
ainsi brutalement du spirituel au corporel, voire au corporel
« bas ». Retour à la réalité appuyé par la réplique finale de Clov,
qui vient clore l’épisode : « Et ce pipi ?– Ça se fait. »
2) le
corps et le spirituel
Négation
de tout espoir d’une « intelligence », d’une reconstruction de
l’humanité, d’ailleurs considérée avec angoisse. D’ailleurs, que pourrait être
cette « humanité reconstituée à partir de là » ? De plus, l’éventualité
du retour de l’intelligence , comme celle de la reconstitution de l’humanité
sont dites au conditionnel, entre espoir et crainte. Le souci du corporel
interrompt Hamm au moment où sa colère exprimait le doute sur son
existence : « Dire que tout cela n’a peut-être pas été pour
rien ».
3) le
corps dans l’acte théâtral
Enfin, on
peut rapporter cette scène à une réflexion sous-jacente sur le théâtre. Hamm
pose la question de la signification. Que signifient-ils ?
« Rien » dit Clov. Le théâtre ne peut rien signifier d’autre que ce
qu’il montre : une scène comique qui ramène les choses à leur simple et
triste réalité.
Dans cet univers clos, sans
nourriture, sans lumière, sans espoir, les questions existentielles qui se
posent sont ainsi résolues. « Quelque chose suit son cours ». La puce
doit mourir, le rat doit être exterminé, l’univers va sans doute s’éteindre,
« ça va finir ».