Les Essais, Montaigne, 1580 – 1595
I)
Définition du titre :
Définition du dictionnaire Le Robert :
Depuis Montaigne, se dit d’un ouvrage
qui a quelque rapport avec un traité mais s’en éloigne généralement par une plus grande liberté de
composition et de style et, par extension, se dit d’ouvrages faits d’articles
en général courts, vifs et variés, plus ou moins artificiellement réunis sous
un titre général.
Définition du Larousse :
Titre d’ouvrages regroupant des
réflexions diverses ou traitant d’un sujet qu’ils ne prétendent pas épuiser.
L’emploi littéraire du titre revient donc à Montaigne qui serait donc initiateur du genre, si l’on en croit le dictionnaire Le Robert.
La définition du Larousse est plus simple et permet de mettre le titre en perspective avec l’oeuvre de Montaigne.
· Diversité des sujets : La lecture de la table des Essais illustre bien cette diversité. Quelques titres de chapitres nous éclairent en ce sens : De l’oisiveté, Du dormir, Des senteurs, De la force de l’imagination, De l’institution des enfants, Des Cannibales…
A ce propos, il convient de rappeler le sens de « de », « des », « du »… qui introduit chacun des chapitres. Pas de valeur de déterminant ici. Il s’agit de « de » latin, signifiant « à propos de… », donc valeur prépositionnelle.
·
Pas de prétention d’épuisement du sujet : affichée
dès l’avertissement au lecteur. Montaigne revendique cette œuvre « sans
aucune fin que domestique et privée, sans aucune considération de (s)a
gloire ».
·
MAIS une unité toutefois :
L’ensemble des titres ont rapport à l’homme,
sa manière de vivre (Du dormir, Des senteurs, De l’âge), sa place
dans le monde (Des Cannibales, Des coches, De la liberté de
conscience », ses interrogations métaphysiques (Que philosopher
c’est apprendre à mourir).
En somme, Les Essais exposent la recherche personnelle d’un homme qui, s’interrogeant sur lui-même, s’interroge sur ses semblables avec une profondeur puisée dans sa culture et servie par son intelligence.
II)
La stratégie argumentative de Montaigne dans Des
Cannibales
Le discours argumentatif s’appuie essentiellement sur une situation de communication. Ce qui correspond à une situation d’énonciation. Dans la posture argumentative, il y a un énonciateur qui soutient une thèse face à un énonciataire, qu’il faut persuader, convaincre sans que toutefois ce dernier soit forcément inactif. Les modalités d’énonciation prennent donc une importance peu négligeable, à égalité des arguments et de la rhétorique qui va les présenter et les organiser. La lecture des Essais nous invite à examiner ces différents points .
A) Etude de l’énonciation
·
Les modalités de l’énonciation montrent un dépassement du cadre de la
réflexion personnelle et font entrer le lecteur dans une forme de conversation.
-
Le « je », initiant la réflexion
personnelle est souvent associé à « nous » ou à « vous »
et donne au texte une valeur de conversation : J’ai peur que nous
n’ayons les yeux plus grands que le ventre. / Nous embrassons tout / Platon
nous montre …/ Je ne suis pas chagriné que nous remarquions l’horreur barbare./
- Les tournures interrogatives et exclamatives fonctionnent comme des appels, des connivences avec le lecteur :
Combien trouverait-il (Platon) la
République qu’il a imaginée éloignée de la perfection !
Mais quoi, ils ne portent pas de
culottes !
Ne faut-il pas les punir … ?
Qui connut jamais d’une envie … ?
Qui s’est assuré… ?
Il est à noter que ces interrogations fonctionnent comme des questions oratoires et vont dans le sens d’une adhésion totale du lecteur interlocuteur.
Le lecteur est pris à parti. Il est interpellé et invité à entrer dans le débat, dans le sens d’une approbation comme y invitent les questions oratoires.
A tout moment l’adhésion du lecteur est recherchée, sollicitée.
- L’emploi du présent, en dehors du présent de narration, est celui du présent de vérité générale qui permet à Montaigne de proférer des assertions dont on comprend qu’elles ne peuvent que servir à convaincre le lecteur.
De ce vice sourdent plusieurs grandes
incommodités. / C’est un don de Dieu que la divination.
· On repérera également l’usage répétés de présentatifs qui vont dans le sens d’une proximité :
Voilà comment … /
Voilà pourquoi …/ Voilà des hommes bien sauvages…/
· Enfin le ton reste celui de la conversation. Le propos va à son rythme, reste en dehors de toute rhétorique du discours préétablie. Il semble vagabonder , comme il le dit lui-même : A mesure que mes rêveries se présentent, je les entasse.( II,10)
B)
La revendication permanente de la crédibilité
·
L’ appui sur les auteurs de l’Antiquité et le savoir
d’un grand lecteur :
-
Citation de faits historique de l’Antiquité : Le
roi Pyrrhus…
-
Appel aux textes fondateurs des philosophes
grecs : Platon, Aristote, Chrysippe et Zénon (les stoïciens)
-
Evocation de faits contemporains attestés (les
inondations de la Dordogne – les exactions des Portugais)
· Le recours à des descriptions précises des Cannibales et de leurs mœurs (descriptions physiques des hommes, de l’habitat, des us et coutumes, voir étude de la description et réponse à la question orale en devoir).
· La présentation de témoins réels, le premier présenté comme irréfutable, quand ce ne sont pas les Cannibales eux-mêmes, venus en France, avec lesquels Montaigne a lui-même conversé.
C) La stratégie du développement de la
thèse : la chaîne argumentative
1-
Une mise en garde ayant valeur de méthode de
réflexion : Juger par voie de la raison et non par la voix commune
2-
Interrogation sur le pays lointain, terre des sauvages.
Est-ce l’Atlantide ? Examen des arguments crédibles et des
incohérences : il faut se garder d’étiqueter trop rapidement.
3-
Référence au témoin : Définition paradoxale Un
homme simple et grossier. La vérité s’associe à la simplicité. Il ne faut
pas en rajouter.
4-
Première approche de la définition de la
barbarie : Chacun appelle barbare ce qui n’est pas de son usage.
Parallèle avec les fruits pour soutenir l’argument : opposition entre
sauvage et civilisé assimilable à la différence entre les fruits sauvages et
les fruits produits de la civilisation. L’état naturel est le meilleur.
Confirmation trouvée chez Platon.
5-
Les « barbares » eux-mêmes : Barbares
dans leur naïveté originelle. Ils répondent aux lois naturelles (y compris dans
la violence) mais dans la pureté.
Ils sont sains et vaillants. Ils ont un sens de l’honneur évident à la guerre.
6- La question du cannibalisme : La vaillance implique une extrême vengeance. L’ennemi est mangé après sa mort. Mise en évidence d’un rituel.
7- Les Portugais font pire à leurs ennemis ou leurs prisonniers (alors qu’ils sont civilisés).
8- Il est normal et attesté que l’on puisse manger un homme mort si nécessaire.
9- Il n’y a aucune excuses à nos fautes ordinaires.
10- Ils sont moins barbares que nous car leur courage est gratuit.
11- Nous avons chance, habileté, technique mais pas de mérite (nous sommes souvent lâches)
12- « Sauvages » oui, mais leurs femmes sont meilleures que les nôtres (comme dans la Bible ou chez les Romains)
13- Trois d’entre eux sont venus à Rouen :
a. Ils ont risqué d’être corrompus
b. A leur tête ils avaient un roi remarquable
c. Leur jugement est sain et sans appel : notre société et son mode de gouvernement est incohérente.
d. Conclusion ironique : « ils ne portent pas de hauts de chausses ».
Et donc, il y a fort à parier que l’opinion commune les jugera sur l’apparence et non sur leur capacité à raisonner, malgré la mise en garde préliminaire du chapitre.